Chronique littéraire de Louis Cornellier

Dieu souhaite-t-il la réélection de Donald Trump?

«Dans Ces évangéliques derrière Trump, le professeur André Gagné trace le portrait de ces chrétiens convaincus que Trump est l’élu de Dieu. On ne lit pas ce livre sans déchanter quant aux bienfaits moraux du christianisme», écrit Louis Cornellier.
«Dans Ces évangéliques derrière Trump, le professeur André Gagné trace le portrait de ces chrétiens convaincus que Trump est l’élu de Dieu. On ne lit pas ce livre sans déchanter quant aux bienfaits moraux du christianisme», écrit Louis Cornellier.   (CNS photo/Tyler Orsburn)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-09-15 19:31 || Monde Monde

Dieu souhaite-t-il la réélection de Donald Trump? Bien présomptueux celui ou celle qui prétendrait le savoir. Dieu, de nos jours, se fait pour le moins discret. Le faire parler relève donc d’un pari plus que hasardeux. Ceux qui affirment savoir ce qu’Il dirait s’Il parlait clairement ont toujours tendance à confondre leur vision du monde avec la vision divine. Ces gens ne sont pas souvent recommandables. Quand on pense détenir le fin mot de la parole de Dieu, en effet, la tentation de l’imposer n’est pas loin. En démocratie, une telle attitude est intolérable.

Aux États-Unis, pourtant, des chrétiens, associés à la branche charismatique de l’évangélisme, ne se privent pas de clamer que Trump est l’homme de Dieu. Ils comparent le politicien à Cyrus, un roi perse riche, puissant et païen, qui, en 539 avant notre ère, aurait libéré les Juifs et aidé à la reconstruction de leur temple à Jérusalem. Trump est aussi comparé à Samson et même, excusez du peu, à Jésus. Paula White-Cain, sa conseillère spirituelle, affirme que le président serait l’élu de Dieu. Lance Wallnau, qui a été pasteur et entrepreneur dans l’industrie pétrolière avant de se recycler en influenceur de l’évangélisme charismatique, soutient que les adversaires de Trump seraient sous l’emprise du diable!

Un inquiétant portrait de groupe

Dans Ces évangéliques derrière Trump (Labor et Fides, 2020), un essai savant de sciences religieuses, le professeur André Gagné, de l’Université Concordia, trace le portrait de ces chrétiens convaincus que «la venue du président Trump […] aura pour conséquence d’aligner les lois et les institutions du pays sur les commandements bibliques». On ne lit pas ce livre sans déchanter quant aux bienfaits moraux du christianisme.

Il est difficile d’évaluer le poids politique de ces croisés du trumpisme. Selon le Pew Research Center, 70,6 % des Américains se déclaraient chrétiens en 2014. Les catholiques représentaient environ 20 % de la population et les protestants, plus de 45 %. Le quart de la population s’identifiait au courant évangélique. Si on isole les évangéliques liés au mouvement charismatique, on obtient, selon des chiffres de 2008, autour de 5 % de la population du pays. Selon Gagné, aujourd’hui, une évaluation de 12 à 15% serait près de la réalité. Ça reste minoritaire, mais il faut tenir compte de l’intense activisme de cette frange pour mesurer son poids politique.

En 2016, les chrétiens blancs évangéliques en général ont voté pour Trump dans une proportion de 81 %. En 2018, note Gagné, aux élections de mi-mandat, 75 % des évangéliques blancs, 56 % des protestants et 49 % des catholiques ont appuyé les Républicains. Lors de ces élections, pendant que 54 % des Américains blancs (je n’aime pas ces catégories, mais, en politique américaine, elles semblent incontournables) votaient pour les Républicains, seulement 9 % des Afro-Américains, 23 % des Américains d’ascendance asiatique et 29 % des Latino-Américains faisaient de même. La conclusion s’impose: aux États-Unis, les chrétiens blancs se reconnaissent dans le discours de Trump. Pour le catholique libéral québécois que je suis, un tel constat est franchement déprimant.

Les évangéliques charismatiques, expose Gagné, constituent l’avant-garde de cette droite chrétienne ultraconservatrice qui s’oppose à l’accès à l’avortement, aux droits des personnes LGBTQ, aux cours d’éducation sexuelle à l’école et à l’enseignement de la théorie de l’évolution. Ils souhaitent, résume Gagné, «imposer un nationalisme chrétien où les “valeurs judéo-chrétiennes” seraient le fondement de la loi du pays», en attendant la fin du monde et le retour du Christ.

Armés de délires interprétatifs inspirés principalement par une lecture tendancieuse de l’Ancien Testament et révélés, disent-ils souvent, lors d’expériences visionnaires, ces chrétiens intégristes mènent un «combat spirituel» contre les forces du mal, qu’ils situent notamment dans «les fonds marins» – oui, vous avez bien lu – et surtout dans le Parti démocrate. Que l’homme qu’ils considèrent comme l’élu de Dieu soit un menteur notoire et une brute sur qui pèsent de lourds soupçons de corruption ne les démonte pas. «Pour ces charismatiques qui soutiennent Trump, écrit Gagné, Dieu peut se servir d’individus imparfaits.»

En conclusion de cet éclairant mais triste portrait de groupe, Gagné tient à faire des nuances. Tous les évangéliques, précise-t-il d’abord, n’adhèrent pas à ces dérapages. En décembre 2019, par exemple, Mark Galli, rédacteur en chef du périodique évangélique Christianity Today, plaidait pour la destitution de Trump pour cause de comportement immoral.

De plus, continue Gagné, qualifier d’irrationnelles et de folles les croyances de ces chrétiens peut avoir pour effet de braquer encore plus ces derniers et d’accentuer la polarisation délétère qui pourrit déjà la société américaine. Il convient donc, conclut Gagné, de les critiquer, «de mettre en lumière les conséquences néfastes de leur théologie du pouvoir sur la démocratie libérale, le pluralisme et même sur la liberté religieuse», mais sans fermer la porte à un éventuel dialogue.

Christianisme et idéologie

Si la première nuance me semble aller de soi – tous les évangéliques, il importe de le reconnaître, ne communient pas à ces délires –, la seconde m’apparaît plus fragile. Je comprends le souci de Gagné d’éviter les guerres civiles, mais je ne vois pas comment entamer un dialogue bienveillant avec des intégristes qui assimilent au démon toute contestation de leurs élucubrations.

La lecture de ce solide ouvrage me force à un autre constat déprimant. J’ai toujours cru, ou voulu croire, que l’adhésion au christianisme devait avoir pour effet d’influer sur l’idéologie des croyants, en les amenant à développer un souci pour les pauvres, pour les exclus, pour la justice sociale. Je conçois que tous les chrétiens ne deviennent pas de gauche, mais je ne comprends pas qu’ils puissent, tout en professant leur foi en Jésus, s’identifier à une droite dure. En d’autres termes, pour moi, un chrétien qui vote pour Trump est une anomalie.

La situation américaine m’impose de déchanter. Ce n’est pas, dans l’expérience commune, le christianisme qui influe sur l’idéologie, mais plutôt l’idéologie qui infuse le christianisme. La règle s’applique à toutes les religions. J’ai toujours cru que mon adhésion aux idées de la gauche sociale-démocrate était notamment attribuable à ma lecture des Évangiles. Comment, en effet, découvrir Jésus et s’identifier à lui sans devenir un partisan de l’option préférentielle pour les pauvres et de la justice sociale? Pourtant, nombreux sont ceux qui se réclament du Christ et qui aboutissent à une position opposée, allant jusqu’à appuyer Donald Trump.

Je dois donc, à mon corps défendant, conclure que c’est parce que je suis social-démocrate que mon Jésus l’est, et non l’inverse, et que, dans l’expérience commune encore une fois, la foi en Jésus seule n’est pas une garantie d’humanisme bienveillant.

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