Chronique littéraire de Louis Cornellier

La puissance des grands-parents

«C’est une autre des cruautés de la crise sanitaire actuelle : elle prive les petits-enfants — et leurs grands-parents — d’une rencontre qui ne peut être renvoyée à plus tard sans perdre sa magie», écrit Louis Cornellier.
«C’est une autre des cruautés de la crise sanitaire actuelle : elle prive les petits-enfants — et leurs grands-parents — d’une rencontre qui ne peut être renvoyée à plus tard sans perdre sa magie», écrit Louis Cornellier.   (Pixabay)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2020-05-01 11:53 || Canada Canada
— En mémoire de ma grand-mère, Clémence Farley Roberge


J’adorais ma grand-mère maternelle. Quand j’étais petit, j’allais chez elle tous les jours. C’était facile; elle habitait à deux coins de rue de chez moi. Elle ne quittait jamais sa cuisine. Je m’assoyais dans la grande berçante en bois, près de la fenêtre, avec vue sur le clocher de l’église et sur le seul carrefour de mon village doté de feux de circulation, et je jasais avec elle. Même si j’étais un enfant loquace, ma conversation ne devait pas être si passionnante que ça pour une femme de son âge. Pourtant, elle semblait ne jamais s’en lasser.

Quand elle avait l’occasion de délaisser ses occupations ménagères, elle s’assoyait à la table de la cuisine et elle lisait La Presse en la commentant pour moi ou, oh bonheur! elle m’invitait à jouer aux cartes avec elle. Ces parties de cartes font partie des souvenirs les plus prégnants et les plus doux de mon enfance. Quand j’essaie d’imaginer à quoi ressemble le paradis, je me vois en train de faire une partie de 8 en compagnie de ma grand-mère.

Le virus qui s’abat actuellement sur la planète fauche des vies. Des personnes âgées et fragiles meurent dans la solitude. C’est la tragédie de cette satanée COVID-19, qui cause aussi des dommages collatéraux. Parmi ceux-ci, il ne faut pas minimiser l’interdiction de contact entre grands-parents et petits-enfants. Mon expérience illustre la richesse humaine irremplaçable de ces rencontres entre générations.

Il y a, dans ces relations, une douceur et une liberté qu’on ne retrouve nulle part ailleurs. Même quand ils nous aiment, nos parents ne peuvent abdiquer leur responsabilité de nous imposer un cadre. Nos grands-parents nous aiment aussi, mais plus librement. Entre eux et nous, l’amour est plus gratuit, plus facile, comme si l’esprit de jugement était suspendu. Dans la construction du moi de l’enfant, cette expérience est précieuse.

Or, de part et d’autre, le temps est compté. Les grands-parents n’ont plus toute la vie devant eux et, chez les petits-enfants, la période pendant laquelle ils sont pleinement ouverts à cette rencontre ne dure pas une éternité non plus. Avant cinq ans, notre conscience est occupée ailleurs et, dès le début de l’adolescence, d’autres horizons, déjà, nous appellent.

Mes plus beaux et mes plus forts souvenirs de ces moments privilégiés avec ma grand-mère: j’ai 8, 9 ou 10 ans et je joue aux cartes avec elle en jasant. Avant, je ne m’en souviens pas vraiment; après, la tendresse demeure, mais l’intensité de la relation n’est plus la même. C’est une autre des cruautés de la crise sanitaire actuelle: elle prive les petits-enfants – et leurs grands-parents – d’une rencontre qui ne peut être renvoyée à plus tard sans perdre sa magie.

La grand-mère de Gabrielle Roy

Dans «Ma grand-mère toute-puissante», le premier des quatre récits qui composent son émouvant roman La route d’Altamont (Boréal compact, 2014; 1966 pour l’édition originale), Gabrielle Roy, avec une rare finesse, évoque le miracle de cette rencontre. Christine, alter ego de la romancière, a six ans quand sa mère l’envoie passer une partie de l’été chez sa grand-mère, dans un village du Manitoba. La petite fille n’est pas enchantée. Sa «mémère», qu’elle trouve un peu bizarre, l’intimide.

Un jour, Christine ne peut se retenir d’exprimer son ennui à voix haute. Sa grand-mère, pour la consoler, lui offre de lui faire une «catin». L’enfant est sceptique. Des «catins», croit-elle, on achète ça au magasin. Le récit, à partir de là, devient celui d’un miracle. Avec des retailles de vêtements, de l’avoine, de la laine et du vieux cuir, la grand-mère fabrique une magnifique poupée. «Je devenais humble, très humble devant elle, devant la majesté de son cerveau, l’ingéniosité de ses mains, cette espèce de solitude hautaine et indéchiffrable de qui est occupé à créer», se rappelle la narratrice.

La petite fille, qui craignait d’abord un peu la vieille, finit remplie d’enthousiasme sur les genoux de cette dernière: «Il m’apparaissait qu’il n’y avait pas de limites à ce que savait faire et accomplir cette vieille femme au visage couvert de mille rides. Une impression de grandeur, de solitude infinie m’envahit. Je lui criai dans l’oreille:

— Tu es Dieu le Père. Tu es Dieu le Père. Toi aussi, tu sais faire tout de rien.

Quelques instants plus tard, Christine s’endort en rêvant de la vieille qui, arrivée au paradis, s’installe à la place de Dieu pour prendre soin du monde. «Longtemps, note la narratrice, il me resta dans l’idée que ce ne pouvait être un homme sûrement qui eût fait le monde. Mais, peut-être, une vieille femme aux mains extrêmement habiles.»

Le miracle de la rencontre

Malgré sa toute-puissance, la grand-mère vieillit. Sa fille, la mère de Christine, s’en inquiète et l’invite à venir vivre chez elle. D’abord rétive, la vieille femme finit par s’y résoudre. Christine, qui a maintenant huit ans, vit un choc. Sa «mémère», qu’elle avait prise pour Dieu, a perdu tous ses pouvoirs pour ne conserver que de lointains souvenirs. «De tout-puissant, constate Christine, je commençais à comprendre qu’il n’y avait que Lui, mais pourquoi, dès lors, avait-il besoin, comme le disait maman, de nous réduire parfois à l’impuissance totale? Ma grand-mère travailleuse, elle gisait paralysée de la tête aux pieds, ses yeux seuls encore vivants.»

Deux ans plus tôt, Christine avait été sauvée de l’ennui par les gestes créateurs de sa grand-mère. Dans un élan de réciprocité, elle a l’idée de montrer à sa bienfaitrice fatiguée, qui peut encore voir, un album de photos de famille. Elle souhaite rappeler à l’aïeule «tous ceux qui lui appartenaient» afin qu’elle se sente entourée. La petite fille trouve dans son geste une révélation: sa grand-mère, qu’elle imaginait avoir toujours été vieille, a été jeune et belle, jadis, comme en témoigne une photo. «À travers elle enfin, confie Christine, je pense que je commençai à comprendre très vaguement un peu de la vie, tous ces êtres successifs qu’elle fait de nous au fur et à mesure que nous avançons en âge.» La grand-mère créatrice du monde est devenue, dans sa fragilité, éveilleuse de conscience.

Quand elle lève les yeux de l’album, la petite voit sa mère, qui la regarde en souriant doucement, dans l’entrée de la chambre. Et la conclusion de ce bouleversant récit, de ce chef-d’œuvre murmuré, livre, en toute simplicité, une des plus indispensables vérités humaines: «Mais pourquoi [ma mère] avait-elle l’air si contente de moi, se demande Christine? Je n’avais pourtant fait que jouer, comme elle-même me l’avait enseigné, comme mémère aussi un jour avait joué avec moi… Comme nous jouons tous peut-être, les uns avec les autres, à travers la vie, à tâcher de nous rencontrer…» Comme ma grand-mère et moi.

Le coronavirus dévoile la fragilité des aïeuls et interdit aux petits-enfants de les approcher sous peine de les rendre mortellement malades. Vivement que cette calamité s’efface! L’humanité n’a pas les moyens de se priver de la toute-puissance précaire des grands-parents.

***

 

 

du même auteur

«Je n’ai rien contre la charité, mais un saint qui choisit l’ordre plutôt que les pauvres, Pinochet plutôt que le théologien nicaraguayen Ernesto Cardenal, me dérange», écrit Louis Cornellier.
2020-06-18 11:58 || Monde Monde

Jean-Paul II, un saint contestable

Quiconque est déjà entré dans un CHSLD sait que les personnes qui y vivent y sont parce qu’elles ne pouvaient plus être ailleurs. Prétendre que les malades seraient mieux chez eux grâce à des soins à domicile, c’est parler à tort et à travers, écrit Louis Cornellier.
2020-05-21 11:48 || Québec Québec

Pitié pour les CHSLD

Saint Augustin disait que si ta lecture de la Bible ne t’incite pas à aimer ton prochain, c’est qu’elle est mauvaise. Je dirai la même chose de la musique : si elle ne t’incite pas à t’humaniser, si sa beauté ne te donne pas le goût de la bonté, c’est que tu l’écoutes mal, écrit Louis Cornellier.
2020-04-14 15:51 || Québec Québec

Mozart, à l’intersection de nos mondes

articles récents

Quiconque est déjà entré dans un CHSLD sait que les personnes qui y vivent y sont parce qu’elles ne pouvaient plus être ailleurs. Prétendre que les malades seraient mieux chez eux grâce à des soins à domicile, c’est parler à tort et à travers, écrit Louis Cornellier.
2020-05-21 11:48 || Québec Québec

Pitié pour les CHSLD