Assemblée plénière des évêques catholiques du Canada

Médias: la conférence épiscopale resserre son contrôle

Des évêques assistant à l'assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques du Canada en septembre 2016.
Des évêques assistant à l'assemblée plénière de la Conférence des évêques catholiques du Canada en septembre 2016.   (Archives Présence/François Gloutnay)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2018-09-13 14:07 || Canada Canada

Alors que l’Église est sous pression afin de faire preuve d’une plus grande transparence, la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) resserre les règles qu’elle impose aux médias qui couvriront son assemblée plénière annuelle qui se tiendra à Cornwall dans quelques jours.

Les journalistes qui souhaitent couvrir la prochaine rencontre nationale de la CECC doivent remettre à l'avance les questions qu'ils entendent poser aux évêques et s'engager à ne «pas approcher les évêques ou les membres du personnel de la CECC en aucun temps, y compris pendant les pauses et les repas», selon un document transmis aux médias.

La réunion annuelle de tous les membres de l'épiscopat catholique canadien se déroule cette année du 24 au 28 septembre au Centre Nav de Cornwall (Ontario). Quatre-vingt-dix évêques, archevêques, éparques et cardinaux sont attendus pour cette rencontre où le cardinal Mar Béchara Boutros Raï, patriarche maronite d'Antioche et de tout l'Orient, prononcera une allocution sur les «défis qu'éprouvent les maronites au Canada et dans d'autres pays».

Bien que le formulaire d'accréditation remis aux médias le 11 septembre soit pratiquement identique aux formulaires des années précédentes, certaines restrictions qui s’appliquaient uniquement aux contacts avec les évêques s’appliquent désormais à l’ensemble du personnel de la conférence épiscopale.

Le formulaire précise «qu’en aucun temps, y compris pendant les pauses et les repas, les journalistes ne doivent pas (sic) approcher les évêques ou les membres du personnel de la CECC».

Autre nouveauté, la conférence épiscopale demande désormais aux médias de fournir leurs questions à l’avance. Lors des années précédentes, on demandait de préciser «les questions que vous souhaitez soulevées (sic)». Mais cette année, on exige de connaître «le ou les sujets que vous voulez aborder, et les questions que vous planifiez demander».

Les délibérations des évêques se tiennent à huis clos. Toutefois, les journalistes peuvent assister à la première journée et demie de la rencontre. Pour y participer, les rédacteurs en chef des médias doivent remplir le formulaire d'accréditation de deux pages où ils indiquent les coordonnées du ou des journalistes qu'ils envoient couvrir l'événement. Ce formulaire précise aussi des règlements auxquels «tous les journalistes accrédités conviennent de se conformer».

Cette année, les «séances ouvertes aux médias» se dérouleront le lundi 24 septembre de 9 h à 17 h et le mardi 25 septembre de 9 h à 12 h. Les demandes d'accréditation doivent être soumises d’ici le 17 septembre, soit une semaine avant le début de l'assemblée plénière.

Or, au moment d'écrire ces lignes, les médias ne connaissent pas quels sujets seront discutés les deux premières journées, les seules auxquelles ils peuvent assister.

Un communiqué mis en ligne par la CECC le 11 septembre indique quelques-uns des sujets qui seront étudiés par les évêques canadiens. On mentionne «les activités du groupe de travail sur les soins palliatifs» ainsi que «le progrès continu des évêques dans leurs efforts de réconciliation avec les peuples autochtones du Canada». Mais le texte ne précise pas quand auront lieu ces discussions.

Présence a demandé à la CECC de préciser ce qui est prévu à l’horaire le lundi et le mardi avant-midi, les seuls moments ouverts aux médias. La coordonnatrice des communications de la conférence, Lisa Gall, a répondu qu’elle devait en parler avec le secrétaire général de la conférence épiscopale, Mgr Frank Leo, avant de répondre à cette demande.

Contrôler l'accès aux évêques

Le formulaire d'accréditation précise que «la CECC se réserve le droit de rejeter une demande d’accréditation, de refuser l’accès à tout membre des médias et de révoquer une accréditation à tout moment».

On avertit aussi les médias qu'«une politique stricte est en vigueur concernant les demandes d’entrevue avec un évêque. Toutes les demandes doivent être soumises par le biais du présent formulaire et seules celles reçues sur ce formulaire seront prises en considération». Les journalistes sont aussi prévenus que «malheureusement, toutes les demandes d’entrevue ne peuvent pas être accordées».

«Les journalistes dont la demande aura été approuvée seront informés du moment et de l’endroit où auront lieu les entrevues», indique-t-on. Le document ne précise pas si les approbations ou refus seront communiqués avant l'assemblée plénière ou à l'arrivée des journalistes le lundi 24 septembre.

En 2017, malgré une demande dûment signée par son rédacteur en chef, le journaliste de l'agence de presse Présence n'avait pas obtenu le droit d'interviewer le cardinal Marc Ouellet, préfet de la Congrégation pour les évêques, qui a donné une conférence sur l'exhortation apostolique Amoris laetitia. Pas plus que les journalistes présents à Cornwall n'ont eu droit au texte officiel de sa conférence. Les évêques ainsi que les invités de la CECC présents à cette allocution ont toutefois reçu le texte complet de l'intervention du cardinal.

Un phénomène nouveau?

Invité à commenter le formulaire d'accréditation, Jean-Pierre Proulx, longtemps un journaliste spécialisé dans les questions religieuses, estime que ce document «témoigne de la frilosité des évêques envers les médias». Cette peur des médias ne le surprend pas outre mesure. «Ce n'est pas un phénomène nouveau. J'ai connu cela à l'époque», dit celui qui a écrit dans les colonnes du quotidien Le Devoir de la fin des années 1960 jusqu'aux années 1980. «Les évêques ont encore de la difficulté à surmonter cette frilosité.»

«À mon époque, les évêques manifestaient de l'ouverture envers les journalistes», convient-il. «Mais c'était une ouverture contrôlée.»

Les règles imposées aux médias par les autorités de la conférence épiscopale, par ailleurs, «infantilisent les évêques eux-mêmes», estime Jean-Pierre Proulx. Celui qui a présidé dans les années 1990 le Groupe de travail ministériel sur la place de la religion à l’école croit que c'est aux évêques «de décider de ce qui est pertinent de dire ou de ne pas dire sur les débats qui seront à l'ordre du jour de leur réunion annuelle». Ces règles ne «prennent pas en compte que les évêques sont responsables de leurs propres positions», ajoute-t-il. «Les évêques peuvent toujours refuser de répondre aux questions des médias. C'est bien évident. Mais si un évêque est prêt à le faire, il se sentira ligoté» par ce règlement officiel, croit-il.

Les réflexes journalistiques de l'ex-chroniqueur religieux sont intacts. «Qui a établi ces règles?», lance-t-il. «Est-ce l'exécutif de la CECC, le personnel, une autre instance? À mon avis, ces règles mériteraient d'être débattues par les évêques réunis en assemblée.»

Faut-il donner les questions à l'avance aux responsables de la conférence épiscopale? «Je n'ai jamais vu cela. Nulle part. Les évêques peuvent toujours ne pas répondre aux questions qu'on leur pose. Non, ce n'est pas une pratique connue dans le monde journalistique, ni à l'Assemblée nationale, ni dans les organismes de la société civile.»

«Même dans la communication institutionnelle, il doit exister une certaine spontanéité», ajoute-t-il. Cette spontanéité se perd si un représentant lit les réponses qu'il a préparées ou que des experts ont rédigées à son intention. «Tous les porte-parole doivent être capables de répondre aux questions de manière intelligente, il me semble.»

Il reconnaît que «les évêques craignent les questions-pièges».

«Mais c'est à eux d'apprendre à vivre avec le monde moderne», dit Jean-Pierre Proulx. «Ce n'est pas aux journalistes de se plier aux règles d'une société qui est frileuse.»

***MISE À JOUR : 13 septembre, 16 h 17***
Joint par téléphone, le président de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ), Stéphane Giroux, a réagi en déclarant que le formulaire envoyé par la CECC aux médias est «totalement inadmissible».

M. Giroux, journaliste aux affaires judiciaires au réseau CTV, a expliqué avoir discuté du formulaire avec l’exécutif de la FPJQ.

«Aucun journaliste qui se respecte ne peut accepter ces règles», a-t-il poursuivi. «La FPJQ dénonce cela.»

Selon lui, il s’agit d’une tentative éhontée de contrôle de l’information. Il juge «inacceptable» et «aberrant» de la part d’une «organisation internationale» comme l’Église catholique romaine d’agir ainsi.

 

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