Oscar Romero

Le Salvador célèbre son premier saint, dont l’héritage reste bien vivant

Des fidèles suivent la cérémonie de canonisation d'Oscar Romero sur écran géant à San Salvador le 14 octobre 2018.
Des fidèles suivent la cérémonie de canonisation d'Oscar Romero sur écran géant à San Salvador le 14 octobre 2018.   (CNS photo/Jose Cabezas, Reuters)
2018-10-15 11:49 || Monde Monde

Vers la fin de son homélie lors d'une messe juste avant la canonisation d’Oscar Romero, le père jésuite Jose Maria Tojeira a crié à la foule devant la cathédrale métropolitaine: «Viva Monseñor Romero!»

La foule répondit vigoureusement: «Que Viva!» (Longue vie!)

«Nous ne vénérons pas un corps», a déclaré le père Tojeira, «mais plutôt une personne vivante, aux côtés de Dieu et dans le cœur de tous les chrétiens qui souhaitent continuer à vivre avec la réalité de l'Évangile».

Tandis que la canonisation du 14 octobre se déroulait au Vatican, des Salvadoriens étaient rassemblés très tôt sur la place devant la cathédrale pour suivre la cérémonie sur écran géant. D'autres regardaient la cérémonie dans leurs paroisses.

Oscar Romero a été tué par balle alors qu'il célébrait la messe le 24 mars 1980. Son héritage, qui consiste à manifester une préférence pour les pauvres et à promouvoir la paix, perdure dans son Salvador natal, où il joue même un rôle de premier plan dans la vie publique du pays. Il occupe une place particulière dans sa conscience collective, tant pour les fidèles que pour ses détracteurs.

Il devient le premier saint du Salvador. Mais son rôle actuel dans le pays transcende la religion. Il a acquis le statut de héros national, dont les paroles – prononcées dans ses homélies – continuent de se répercuter dans le pays presque quarante ans après sa mort.

«Il est toujours le dirigeant le plus vénéré et le plus respecté des cent dernières années, certainement des cinquante dernières années», a déclaré Rick Jones, conseiller auprès des jeunes et des migrants pour l’ONG américaine Catholic Relief Services au Salvador. «Il est toujours le signe de ce que les gens recherchent en termes de voix qui parle de réconciliation, de justice et d'espoir d'une transformation non-violente.»

L’assassinat de Mgr Romero a eu lieu alors que le pays était au bord de la guerre civile qui a sévi dans les années 1980. Sa canonisation intervient alors que le pays connait des violences en grande partie attribuables à des gangs qui s’en prennent aux populations vivant dans des quartiers sous leur contrôle.

En tant qu'archevêque de San Salvador, la capitale salvadorienne, Mgr Romero accompagnait les pauvres à un moment où les deux tiers de la population vivaient dans la pauvreté. Il a également exprimé les revendications des citoyens pour de meilleurs salaires et critiqué «l'oligarchie» –terme qui désignait les élites – à une époque où ses détracteurs considéraient ces discours comme «communistes». Il a également appelé à la suspension de l'assistance militaire américaine.

La pauvreté et les inégalités que Mgr Romero dénonçait sont toujours courantes en 2018. De nombreux Salvadoriens fuient le pays pour échapper à la violence et aux indignités.

«Ce qu'il a dit est toujours valable. Ses paroles ont toujours un poids énorme», a déclaré Douglas Martinez, un vendeur à San Salvador. «Il était pratiquement un prophète sur cette terre.»

La canonisation n'a jamais été certaine pour Oscar Romero, bien que certains le considèrent depuis longtemps comme un saint.

«Pour moi et pour de nombreuses personnes dans le pays – bon nombre de personnes engagées dans la société – Mgr Romero est un saint depuis son martyre, et il s'agira désormais d'un acte officiel», a déclaré Gabina Dubon, coordinatrice pour le ministère social transformationnel de Caritas El Salvador. «À cette époque, il n'y avait pas de liberté d'expression. Il est devenu une voix pour les sans voix, un défenseur de la vie, de la dignité, de la solidarité et du bien commun.»

Oscar Romero n'a été archevêque de San Salvador que pendant trois ans, mais il a laissé un héritage via ses homélies, qui ont été diffusées à travers le pays.

Lors d’une procession à la cathédrale, des participants portaient des affiches arborant des citations tirées de ces homélies. «Il n'y a pas de péché plus diabolique que de prendre le pain de ceux qui ont faim», ou «Il est nécessaire d'appeler l'injustice par son nom», y lisait-on.

Les célébrations ont eu une connotation politique pour certains. Selon La Comisión de la Verdad, Roberto d'Aubuisson, ancien officier de l'armée et fondateur de l'alliance conservatrice ARENA, a été impliqué dans le meurtre de Romero. Il est décédé d'un cancer en 1992.

Le père Neftali Ruiz portait une banderole condamnant ARENA mais disant de Romero que «le peuple l'a transformé en saint».

Le père Ruiz se trouvait devant la même cathédrale où des dizaines de milliers de Salvadoriens en deuil assistaient aux funérailles de Romero. Les tireurs d’élite avaient ouvert le feu, faisant au moins 40 morts.

Un seul évêque salvadorien a assisté à l'enterrement: l'archevêque Arturo Rivera Damas, qui a été nommé successeur de Romero à San Salvador.

«Il a toujours défendu Romero», a déclaré le père Tojeira à propos de l'archevêque Rivera, «mais, parlant en confidence, il disait: ‘Un évêque comme Romero arrive tous les 500 ans’»

La canonisation d’Oscar Romero a montré à quel point le temps avait changé dans le pays et dans l’Église, bien que, dans une entrevue, le père Tojeira se moque des détracteurs du saint. «Ils disaient ‘communiste’. Ils ont maintenant un discours un peu plus civilisé mais continuent à être similaires.»

Des célébrations de la canonisation ont eu lieu dans les diocèses d'El Salvador, même à San Vicente, où les prêtres bénissaient les hélicoptères de l'armée pendant la guerre civile. Le père Ruiz a rappelé avoir été expulsé du petit séminaire en 2000 pour avoir refusé de cesser d'afficher une image d’Oscar Romero.

Aujourd'hui, les images du saint ornent tout, des timbres-poste aux murales en passant par les murailles du palais présidentiel et les publicités politiques, alors que le parti au pouvoir tente de capitaliser sur sa popularité et sa réputation d’incorruptible.

Le fait que les politiciens tentent de s’approprier l’image de Romero inquiète certains fidèles alors que le crime, la corruption et la pauvreté persistent à des niveaux alarmants. D’autant plus Mgr Romero a critiqué les deux côtés du spectre politique.

«[Les politiciens] ne pratiquent pas ce qu'il a prêché», a déclaré Elsy Cornejo, qui vendait des CD des homélies de Romero. «Il a parlé de paix et d'accompagnement des pauvres.»

Avec un taux de meurtres au Salvador parmi les plus élevés du monde et des gangs attaquant des habitants pauvres du quartier, des crimes tels que l'extorsion et le recrutement forcé d'adolescents, Cornejo a ajouté: «Nous pratiquons également très peu de ce qu'il a prêché.»

Les observateurs de l'Église ont souligné l'espoir que cette canonisation pourrait apporter pour l’unité d’un pays polarisé et offrir une possibilité d'amélioration.

«Il représente une figure pour la réconciliation», a déclaré Jones, «et une autre façon d'avancer autre que... juste la gauche ou la droite».

David Agren

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