Entrevue avec le directeur national de la Commission catholique pakistanaise pour la justice et la paix

Blasphème: «Si nous en parlons trop, ça se retourne contre nous»

Les filles d'Asia Bibi tiennent une photo de leur mère devant leur résidence de Sheikhupura, au Pakistan, en 2010.
Les filles d'Asia Bibi tiennent une photo de leur mère devant leur résidence de Sheikhupura, au Pakistan, en 2010.   (CNS photo/Adrees Latif, Reuters)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2019-05-14 12:20 || Monde Monde

Le directeur national de la Commission catholique pakistanaise pour la justice et la paix est loin de chercher la prochaine Asia Bibi, cette chrétienne condamnée à mort avant d’être innocentée puis relâchée par la Cour suprême du Pakistan. Non pas qu’il n’y ait pas d’autres cas de Pakistanais emprisonnés en vertu de la controversée loi interdisant le blasphème, mais bien parce que le tapage médiatique les entourant crée des situations complexes et volatiles.

C’est ce qu’expliquait à Présence le père Emmanuel «Mani» Yousaf depuis les bureaux allemands de l’ONG Aide à l’Église en détresse la semaine dernière, après que les médias eurent appris qu’Asia Bibi venait retrouver sa famille au Canada dans un lieu gardé secret.

Le père Yousaf se réjouissant de cette «très bonne nouvelle» mais refusait systématiquement d’en dire davantage sur la présence de Bibi au Canada. À vrai dire, à la seule mention du nom du pays. il a changé de sujet.

Bibi est devenue au fil des années le visage d’une loi durement critiquée à l’extérieur du Pakistan. Accusée puis emprisonnée en 2009, elle a croupi en prison pendant une décennie avant que la saga judiciaire l’entourant ne débloque en octobre dernier par un acquittement confirmé au début de l’année 2019. Mais devant des pressions politiques et populaires pour qu’elle soit mise à mort, elle est restée internée pour sa propre sécurité plusieurs semaines encore, laissant planer un doute quant à son avenir. Au cours des derniers mois, des rumeurs jamais confirmées faisaient état de sa venue au Canada. Or, c’est finalement au début du mois de mai qu’elle serait bel et bien arrivée ici.

Selon Aide à l’Église en détresse, la loi pakistanaise sur le blasphème a mené à la mise à mort d’au moins 224 morts depuis son adoption en 1986. Un rapport de la Commission catholique pour la justice et la paix a conclu qu’il y a présentement vingt-cinq personnes dont les dossiers se retrouvent devant les tribunaux pour «blasphème».

Malgré tout, le père Yousaf préfère ne pas parler de l’idée d’abolir cette loi.

«Nous ne demandons pas de la supprimer. Nous savons que cela n’arrivera pas», explique-t-il. «Nous demandons qu’on arrête d’y avoir recours à mauvais escient. Avec de la volonté politique, nous pouvons le faire.»

Plusieurs ONG, dont Aide à l’Église en détresse et Amnistie internationale, déplorent que la loi soit utilisée de manière abusive pour régler des conflits ou pour procéder à des vengeances ou des règlements de comptes. Les personnes faussement accusées peuvent, à l’instar d’Asia Bibi, passer de nombreuses années derrière les barreaux. Sans parler des condamnations à mort.

«La loi pakistanaise relative au blasphème est rédigée en termes vagues, a une portée trop générale et est coercitive, a déploré Amnistie internationale dans un communiqué daté du 14 mai 2019. Elle est utilisée de manière disproportionnée pour réprimer les minorités religieuses, y compris dans de fausses affaires montées pour assouvir des vendettas personnelles.»

Omar Waraich, directeur adjoint pour l’Asie du Sud à Amnistie internationale, a pour sa part déclaré que le cas de Bibi «illustre les dangers inhérents aux lois pakistanaises relatives au blasphème et l’urgence qu’il y a à les abroger».

L'affaire de cette mère de famille aujourd’hui âgée de 53 ans attirait l’attention sur les accusations de blasphème visant les chrétiens au Pakistan. Malgré sa libération, le climat ne semble pas avoir changé, a précisé le père Yousaf, et les chrétiens peuvent «s’attendre à tout, à tout moment». Les communautés chrétiennes vivent avec cette épée de Damoclès au-dessus de leur tête.

«C’est très délicat. Si nous en parlons trop, ça se retourne contre nous à la maison. Nous ne voulons pas trop mettre l’accent sur ces cas, ni les amplifier. Lorsque nous le faisons, ça ne fonctionne pas. Nous gagnons à demeurer discrets sur cet enjeu», a fait valoir, résigné, le directeur national de la Commission catholique pakistanaise pour la justice et la paix.

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