Mesures sanitaires

La «docilité» des Québécois: un héritage catholique?

La vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault, a invité les Québécois à être «dociles» et «obéissants» face aux consignes de la santé publique. Des internautes y ont vu un lien avec le passé religieux du Québec.
La vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault, a invité les Québécois à être «dociles» et «obéissants» face aux consignes de la santé publique. Des internautes y ont vu un lien avec le passé religieux du Québec.   (Pixabay)
Philippe Jean Poirier | Journaliste
Journaliste
2020-05-07 13:42 || Québec Québec

Lors d’un récent point de presse, la vice-première ministre du Québec, Geneviève Guilbault, a invité les Québécois à être «dociles» et «obéissants» face aux consignes de la santé publique. Le choix de mots a fait bondir de nombreux commentateurs qui se sont empressés d’écrire sur le sujet, et ce, malgré que la vice-première se soit rétractée dans les heures qui ont suivi la conférence de presse.

«Les Québécois sont exemplaires depuis le début, donc je leur demande de continuer d'être obéissants et de se conformer aux directives de santé publique […] si on est dociles et si on est disciplinés, on va réussir ce plan de réouverture des régions», a-t-elle déclaré le 29 avril, avant de rapidement publier une correction.

«La langue française est si belle et variée... que j'aurais dû employer le terme "discipliné" plutôt que "docile" lors du point de presse aujourd'hui. Loin de moi l'idée d'offenser qui que ce soit, au contraire! Les Québécois sont exemplaires depuis le début. Gardons le cap!», a-t-elle ajouté sur Twitter quelques heures plus tard.

Pourtant, la «docilité» des Québécois a continué de faire réagir, suscitant un déferlement de réactions médiatiques majoritairement négatives.

Sur Facebook, un internaute a vu dans la déclaration de la vice-première ministre un relent de notre passé catholique. «Des québécois-e-s "dociles et obéissants", comme pendant "La Grande Noirceur". "Oui maman, oui papa, oui monsieur le curé», «oui monsieur Duplessis"», a-t-il écrit.

Que penser d’une telle affirmation?

Les raisons de la docilité

Tout d’abord, historiens et sociologues semblent s’entendre sur le fait que les sociétés façonnées par le catholicisme et celles façonnées par le protestantisme aient développé au fil du temps des rapports différents face à l’autorité.

«Les travaux sur les modèles étatiques de politiques sociales ont en effet montré des différences significatives entre sociétés catholiques et protestantes, tantôt plus collectivistes, tantôt plus individualistes, pour le dire vite», explique  Jean-François Laniel, professeur de sociologie à la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. «Au Québec, l'Église-providence est particulièrement visible dans la première moitié du XXe siècle, où se multiplie la construction d'écoles et d’hôpitaux.»

Pourquoi une telle différence au sein d’un même christianisme?

Historiquement, le protestantisme a toujours eu une forme moins centralisée de l’autorité, contrairement au catholicisme, qui a conservé une hiérarchie plus pyramidale.

«En fait, c’est plutôt le monopole en matière de religion – plus que la religion elle-même – qui induirait un régime de religiosité et de laïcité bien spécifique», précise Martin Meunier, professeur titulaire à l’École d’études sociologiques et anthropologiques de l’Université d’Ottawa.

«L’Espagne, la Suède, la Finlande, la France et le Québec partagent souvent un même rapport amour/haine par rapport à la religion monopolistique qu’ils ont dû subir pendant plusieurs années de leur développement», explique-t-il.

Ces sociétés sont-elles aujourd’hui dégagées de ce passé religieux? Difficile à dire, répond le professeur de l’Université d’Ottawa:

«Combien de temps dure ce rapport différencié? Dix ans, 100 ans, 200 ans? Cette question touche à la psychanalyse collective. Un trauma dure combien de temps dans la mémoire collective? Combien de générations? Toutes ces questions sont très complexes.»

Il faut aussi tenir compte que dans un contexte de pandémie, la docilité d’un groupe ou d’une société peut s’expliquer par d’autres raisons que celle d’une «solidarité collective». Elle peut être, au contraire, le symptôme d’une paralysie collective.

«Le problème avec la notion de docilité, c’est qu’on peut tout aussi bien l’attribuer à un atavisme de la psyché collective qu’à un symptôme de l’individualisme contemporain, explique Martin Meunier. C’est là tout le problème. En fait, je n’en sais rien, d’où ma prudence et mon appel à la prudence. Je pense que la pandémie nous rappelle que nous sommes une société. Mais on sait aussi la fragilité de ce constat, d’où la crainte de l’indocilité et du retour à une société clivée, morcelée et individualisée.»

La fragilité des nations de petite taille

Les Québécois, pour compliquer l’affaire, se trouvent dans la position de nation francophone de taille relativement petite au sein du grand ensemble anglophone nord-américain. Ce pourrait-il alors que ce qui peut être perçu comme de la docilité ne soit qu’un simple réflexe de survie?

«L'obéissance est un trait de caractère des Québécois», a commenté l’ancien sénateur et éditorialiste en chef à La Presse André Pratte sur sa page Facebook. Il s’agirait selon lui d’une qualité puisque «cette obéissance est depuis toujours combinée à une puissante obstination, une résistance tranquille à un monde qui a toujours menacé la culture distincte du Québec, notamment la place essentielle du français». Ce serait également un marqueur du refus de la violence et du désordre.

Le professeur Laniel croit qu’il ne faut pas confondre «docilité» et propension à «faire le bien». L’apparente docilité renverrait plutôt à une culture politique et à un nationalisme tournés vers une certaine idée éthique, une certaine vision du bien commun, que l'État national représente, et auquel on est heureux d'apporter son concours.

«Je suis d’avis que les Québécois ont un fort désir de faire le bien, poursuit-il. Cette préoccupation revient inlassablement à travers les débats du XIXe siècle. Cette place de l'éthique dans la tradition nationaliste québécoise pourrait probablement être trouvée dans le nationalisme d'autres petites nations qui ont inlassablement à justifier leur raison d'être face aux grands et qui recourent fréquemment pour cela à des arguments éthiques et religieux. Leur première définition de soi, là encore au XIXe siècle, s'effectue souvent au sein de la religion et de l'Église, avec leurs arguments et préceptes.»

Des Québécois pas si «dociles»!

Aussi, il faut savoir que la soumission prétendue des Québécois d’avant la Révolution tranquille à l’Église catholique est contestée ou à tout le moins remise en question par certains historiens, incluant Allen Greer, professeur et chercheur à l’Université McGill. Son livre, The Patriots and the People: The Rebellion of 1837 in Rural Lower Canada*, fait le portrait d’une nation canadienne-française insoumise, qui a peu de considération pour l’autorité de l’Église.

«Les habitants [du bas Richelieu] ne remettaient pas en question les fonctions religieuses des lieux, mais ils ne voyaient pas d’incompatibilité avec un rôle séculier comme centre de la vie communautaire, écrit-il. Les prêtres se plaignaient souvent de comportements 'indécents' dans la 'maison de Dieu'. Il y avait souvent des conversations bruyantes durant le service, les gens amenaient leur chien à la messe, il y avait un constant va-et-vient alors que les gens se retiraient sur le porche pour fumer. Le chamaillage n’était pas inhabituel.»

Les habitants se montraient également très possessifs envers les infrastructures physiques qu’ils avaient eux-mêmes bâties.

«En d’autres mots, les paroissiens semblaient penser que l’Église était à eux; et plus encore ils croyaient que le presbytère leur appartenait, même si c’était la résidence du curé. Le fait qu’ils aient payé et participé à la construction des deux bâtiments semble justifier leurs attitudes possessives des lieux», explique Allen Greer dans son livre.

Pour conclure son argumentaire, l’historien présente une lettre datant de 1838, écrite par un curé à son supérieur:

«Votre Éminence sera peut-être surpris d’apprendre que j’ai vraiment très peu d’influence sur mes paroissiens; pour ma part, je ne suis pas surpris depuis que l’on m’a dit dans une rencontre: «ces fonds [les recettes de la dîme] nous appartiennent et le clergé n’a rien à faire avec cela.»

Dociles, donc, les Québécois?

*The Patriots and the People: The Rebellion of 1837 in Rural Lower Canada
Habitants, marchands et seigneurs La société rurale du bas Richelieu 1740-1840

***

 

 

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