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Billet littéraire de Louis Cornellier

La bonne nouvelle de Tchékhov

Détail d'un portrait d'Anton Tchekhov par Osip Braz (1898).
Détail d'un portrait d'Anton Tchekhov par Osip Braz (1898).   (Domaine public - Wikipedia)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-03-20 17:09 || Québec Québec

Dans son recueil d’essais Le bonheur des petits poissons (Le livre de poche, 2009), l’écrivain et sinologie belge Simon Leys se paie gentiment la tête de l’éminent critique américain Harold Bloom, en affirmant que ce dernier rate absolument son interprétation d’une œuvre majeure. «Rien n’est irritant comme de voir quelqu’un qui, tout en visant presque juste, réussit à complètement manquer la cible», écrit Leys. Et c’est dans un livre intitulé How to read and why (Fourth Estate, 2000) que Bloom aurait commis ce péché de livrer «une interprétation tellement obtuse de l’œuvre pour laquelle il venait de professer son admiration que tout le crédit que l’on aurait été tenté d’accorder à son jugement littéraire s’en trouve aussitôt annulé», explique Leys.

L’œuvre en question, celle que Bloom ne comprend pas selon Leys, est L’étudiant, une courte nouvelle d'Anton Tchékhov publiée pour la première fois en 1894. Il s’agirait d’ailleurs de la nouvelle préférée du médecin russe, qui en a écrit plus de 200.

Le Vendredi saint de l’étudiant

L’étudiant est un chef-d’œuvre. Dans mon édition de poche (Les groseilliers, Folio, 2015), la nouvelle ne fait que sept petites pages. Elle raconte l’épiphanie d’un jeune étudiant en théologie. Ivan Velikopolski, «fils de sacristain», est dans son village à l’occasion des vacances de Pâques. Tout le récit se déroule le Vendredi saint. Le jeune homme est allé à la chasse par un temps «beau, calme». Quand le soleil se couche, la noirceur et le froid s’installent, et l’atmosphère devient «particulièrement lugubre». L’étudiant a même l’impression «que ce rafraîchissement de la température avait détruit partout l’ordre et l’harmonie, que la nature elle-même était saisie d’effroi et que c’était pour cela que les ombres du soir étaient venues plus tôt que de raison».

Sur le chemin du retour vers la maison, Velikopolski voit scintiller, dans l’obscurité, un feu allumé dans «le potager des veuves», mère et fille. Elles ne sont pas chics. Vassilissa, la mère, est grande, grosse, vieille et habillée comme un homme. Loukeria, la fille, est petite, variolée et a «l’air niais». La première, précise toutefois le narrateur omniscient, est une «femme d’expérience», s’exprime «en termes délicats» et a «un sourire doux», toutes choses dont est privée la seconde, «une femme qui n’était pas sortie de son village et abrutie de coups par son mari».

L’étudiant, qui a froid au corps et à l’âme, s’approche du feu et salue les femmes. La situation l’inspire. Nous sommes, faut-il le rappeler, au soir du Vendredi saint. «Par une nuit aussi froide, l’apôtre Pierre est venu comme moi se réchauffer auprès d’un feu, dit l’étudiant en tendant les mains vers la flamme. C’est donc qu’il faisait également froid dans ce temps-là. Ah, quelle affreuse nuit ce fut, bonne vieille! Une nuit prodigieusement triste, longue!»

Après s’être informé de la présence de Vassilissa à l’office du Vendredi saint, l’étudiant se lance dans le récit du reniement de Jésus par Pierre, en insistant sur le fait que ce dernier «aimait Jésus passionnément, à la folie, et voyait, de loin, qu’on le battait». L’étudiant conclut son délicat mais saisissant exposé en évoquant les «sanglots étouffés» de Pierre, après le chant du coq. Vassilissa, alors, se met à pleurer, pendant que le visage de Loukeria prend «une expression pénible, tendue, celle de quelqu’un qui cherche à contenir une vive douleur».

Épiphanie

Dans la nuit froide, l’étudiant, pensif, reprend sa route, et l’épiphanie, au sens joycien du terme, c’est-à-dire une «soudaine manifestation spirituelle» qui, précise le Dictionnaire des littératures française et étrangères (Larousse, 1992), «sans rompre la trame du quotidien, apparaît dans une évidence pleinement significative», l’épiphanie, donc, surgit.

Méditant sur la rencontre qui vient d’avoir lieu autour du feu et du récit du reniement de Pierre, l’étudiant est soudain envahi par l’idée que «si Vassilissa avait pleuré et si sa fille s’était montrée troublée, c’était évidemment que ce qu’il venait de raconter, qui s’était passé dix-neuf siècles plus tôt, avait un rapport avec le présent, avec les deux femmes et, sans doute, avec ce village isolé, avec lui-même, avec toute l’humanité. Si la vieille femme avait pleuré, ce n’était pas parce qu’il avait l’art de faire vibrer, par ses récits, la corde sensible, mais parce que Pierre lui était proche et que, de tout son être, elle était intéressée à ce qui s’était passé dans son âme.»

La prise de conscience subite de cette capacité du passé à exister au présent, de cette communication directe entre la vérité ancienne et la soif de sens de la vieille au présent fait déferler une vague de joie dans l’âme de l’étudiant, écrit Tchékhov. Au moment où son village natal apparaît dans son champ de vision, le jeune homme est désormais habité par la pensée «que la vérité et la beauté qui régissaient la vie des hommes là-bas, au jardin des Oliviers et dans la cour du grand prêtre, s’étaient perpétuées sans interruption jusqu’à ce jour et, apparemment, constituaient toujours l’essentiel de la vie humaine et, d’une manière générale, sur la terre». L’étudiant est heureux.

Vérité et pertinence

Commentant cette nouvelle, Bloom avoue ne pas comprendre pourquoi Tchékhov la préférait entre toutes. Le critique qualifie l’atmosphère de L’étudiant de déprimante et conclut que c’est «ce surgissement irrationnel d’une joie impersonnelle et d’un espoir personnel issus de tout ce froid et de cette misère, ainsi que les larmes après le reniement, qui semblent avoir ému Tchékhov lui-même…» Or, Bloom, lui, n’arrive pas à être ému par «cette joie [qui] ne comporte aucune trace de piété authentique ni de salut». Probablement habitué à l’agnosticisme revendiqué de Tchékhov, le critique reste froid devant le transport inspiré de l’étudiant.

Mauvaise lecture, réplique Simon Leys. Il est vrai, écrit-il, que la nouvelle désarçonne le lecteur, mais c’est pour de bonnes raisons. Elle est mystérieuse, oui, «parce que la simplicité d’âme est ici-bas le plus grand mystère qui soit», note doucement, sans sentir le besoin de s’expliquer, l’essayiste. On peut aussi être surpris de constater, continue Leys, que l’agnostique Tchékhov, dans cette nouvelle, saisisse avec autant d’acuité «l’essence même de l’expérience religieuse».

Croyant et savant, l’étudiant connaît le récit de la Passion et est convaincu de sa véracité. Pour lui, les choses se sont véritablement passées comme le rapportent les Évangiles, et «les événements qui avaient entouré le reniement de Pierre avaient effectivement eu lieu mille neuf cents ans auparavant dans la cour du palais du Grand Prêtre», explique Leys. Le récit évangélique est donc vrai, «mais maintenant les larmes des deux femmes lui révèlent soudain qu’il est réel», écrit Leys dans une puissante formule qui résume le génie de la nouvelle. Il ajoute: «Les larmes des femmes ont permis au jeune théologien d’effectuer un bond géant qui le transporte du domaine du savoir abstrait à celui de l’expérience concrète: de la vérité à la réalité – cette réalité qui est le terreau même où s’enracine toute vérité.» Dans les termes de Fernand Dumont, on dirait que l’étudiant vient de passer de la vérité à la pertinence, c’est-à-dire de la connaissance théorique au sens incarné, comme principe existentiel actif qui guide la vie. «D’où sa joie, conclut Leys, qui est en effet irrésistible et mystérieuse, mais ne présente certainement rien d’“irrationnel”, contrairement à la bizarre assertion de Bloom.»

Avant de rencontrer les veuves, dans le froid du crépuscule, l’étudiant a connu une bouffée de mélancolie méditative. Renouant avec la misère qu’il a quittée pour entrer à la Faculté de théologie, il se remémore, pour parler encore comme Fernand Dumont, le jour de son émigration: «L’étudiant se souvint que, lorsqu’il était parti, sa mère, assise par terre dans le vestibule, pieds nus, était en train d’astiquer le samovar et que son père, couché sur le poêle, toussait; c’était la semaine sainte, on ne faisait aucune cuisine chez lui et la faim le tenaillait. Maintenant, tout recroquevillé de froid, il songeait que le même vent soufflait à l’époque de Rurik, d’Ivan le Terrible et de Pierre le Grand; qu’à leur époque sévissaient une pauvreté et une faim aussi féroces; les mêmes toits de chaume crevés, les mêmes ignorances, la même angoisse, le même désert alentour, les mêmes ténèbres, le même sentiment d’oppression: toutes ces horreurs avaient existé, existaient et existeraient, et que dans mille années, la vie ne serait pas devenue meilleure. Et il n’avait pas envie de rentrer.» Jamais rien de nouveau sous le soleil, dirait l’Ecclésiaste, et l’étudiant est triste.

Pourtant, la conscience d’une compénétration profonde du passé et du présent que lui laisse sa rencontre avec les veuves fait naître en lui une grande joie, bien qu’elle relève de la même logique que cette première méditation sur la misère et l’ignorance éternelles. On peut s’étonner, d’ailleurs, du fait que l’étudiant trouve «la vérité et la beauté» dans le récit du reniement de Pierre. N’est-ce pas d’une trahison qu’il s’agit, après tout? Qu’y a-t-il de beau et de vrai dans un homme qui abandonne un ami?

Faiblesse et miséricorde

Une lecture fine du récit du reniement nous oblige pourtant à la miséricorde. Comme Jésus, comme l’étudiant, nous ne condamnons pas Pierre parce que nous sommes convaincus, comme l’écrit Tchékhov, qu’«il aimait Jésus passionnément, à la folie» et parce que nous savons que sa désertion ne fut que circonstancielle: l’apôtre est mort plus tard, en effet, pour avoir annoncé le Christ. Au moment de la Passion, d’ailleurs, le choix du courage, nous le savons aussi, n’aurait pas sauvé Jésus de la mort et aurait entraîné la sienne, en pure perte. La question, néanmoins, demeure: que peut-on trouver d’émouvant dans la faiblesse de Pierre?

À vrai dire, je ne le sais pas trop, mais, lisant la nouvelle de Tchékhov, je suis, comme l’étudiant au moment de son épiphanie, envahi par une sorte de bonheur. Pourquoi? En chrétien, je pourrais dire que cette histoire me dit que la foi partagée en Jésus peut faire passer l’humanité de la froide misère à une réconfortante joie, grâce au feu de la miséricorde. En humaniste, je pourrais conclure que cette histoire donne raison à Voltaire: «Nous sommes pétris de faiblesses et d’erreurs, pardonnons-nous réciproquement nos sottises, c’est la première loi de la nature». En lecteur envoûté par la pénétrante sobriété de Tchékhov, je pourrais presque me satisfaire de murmurer: «Que c’est beau».

Pierre, dégoûté par sa lâcheté, s’est cru seul, abandonné, mais il ne l’était pas. Jésus était là et lui pardonnait. L’étudiant, transi et en proie à des pensées accablantes – l’ignorance, l’angoisse, l’oppression perpétuelles –, se croit seul, mais il ne l’est pas. Il marche avec Pierre, sous le regard de Jésus. Les veuves n’attendent plus rien et survivent, mais l’étudiant arrive, et, soudain, elles communient avec lui et avec l’apôtre blessé. Et je suis, moi, avec eux et avec Tchékhov, autour du feu, en train de partager une histoire de faiblesse qu’on a prise à tort pour un récit de trahison et de me dire que, non, nous ne sommes pas seuls, ni dans la noirceur, ni dans la misère, ni dans l’amour difficile. Je sais qu’Albert Cohen, dans Le livre de ma mère (1954), que j’aime tant, a écrit que «chaque homme est seul et tous se fichent de tous et nos douleurs sont une île déserte». Je le comprends, mais, là, autour du feu, je ne le crois plus. Je reste en silence afin de faire durer notre méditation, mais j’entends, dans ma tête, Michèle Lalonde, vibrante, redire: «Nous savons que nous ne sommes pas seuls».


5 Commentaire(s)

Pierre Bellerose || 2018-04-04 22:13:01

Quel article inspirant - j’adore!

Tremblay || 2018-04-03 21:10:50

Quelle analyse inspirée et brillante! Merci!

Nicole Rivard || 2018-03-24 16:15:17

Je suis émue et profondément touchée par votre analyse, ce passé / présent et ce présent/ passé intimement imbriqués dans notre âme est un acte de foi

yves graton || 2018-03-21 20:25:50

Pierre, l'apôtre qui est la copie de plusieurs d'entre nous

François Paré || 2018-03-21 09:52:10

« There is a crack...» chantait l'autre Cohen. Merci pour ce texte qui fait du bien en ce temps que nous traversons.

 

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