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Chronique de Louis Cornellier

La prière dans tous ses états

«Je ne sais pas prier», confie Louis Cornellier dans sa plus récente chronique.
«Je ne sais pas prier», confie Louis Cornellier dans sa plus récente chronique.   (Pixabay)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-04-03 16:51 || Québec Québec

Je ne sais pas prier. Chaque fois que je m’y essaie, j’ai l’impression de souffrir d’un déficit d’attention. Ma pensée part dans tous les sens et, à peine une minute plus tard, je me rends soudainement compte que je suis ailleurs, que je pense à quelque chose qui n’a plus rien à voir avec mon intention de départ.

Simone Weil, dans Le Notre Père (Novalis, 2017), écrit que «l’attention, à son plus haut degré, est la même chose que la prière». La grande philosophe confiait d’ailleurs au dominicain Joseph-Marie Perrin que son «unique pratique» en matière de prière consistait à réciter le Notre Père «une fois chaque matin avec une attention absolue». Lisant cela, je me dis que j’ai encore beaucoup de croûtes à manger avant d’arriver à un pareil exploit. Je récite souvent cette prière, moi aussi, mais l’attention absolue dans cet exercice n’est toujours pas à ma portée.

Prier n’est pas nécessairement facile. Dans son remarquable essai Comment peut-on être catholique? (Seuil, 2018), le philosophe français Denis Moreau avoue que, quand il s’essaie à cette activité, «les mots [lui] manquent, les pensées parasites envahissent [son] esprit». La prière, continue-t-il, est pour lui «une activité difficile, ingrate», qui ne lui procure aucune extase. «En général, c’est silence, sécheresse, aridité. Un peu de paix dans mes tumultes intérieurs parfois.»

Moreau, pourtant, persévère, en appliquant à la prière la formule que François Mauriac employait à propos de l’eau de Lourdes: «Si jamais cela ne fait pas de bien, cela ne doit pas faire trop de mal.» Le philosophe, en effet, demeure convaincu que prier n’est pas une perte de temps. À ceux qui affirment que cela ne sert à rien et que l’action vaut mieux, il rétorque en citant les exemples de Mère Teresa et de l’abbé Pierre. S’ils «ont secouru des milliers de miséreux, demande-t-il, n’est-ce pas parce qu’ayant prié pour avoir le courage et la générosité de les aider, ils se sont retrouvés dans les dispositions qui leur ont permis de le faire?» Moreau sait bien qu’il n’est pas un maître de la prière, mais, reprenant une formule du théologien Yves Congar qui lui ressemblait à cet égard, il dit au moins souhaiter avoir « la grâce de la fidélité dans la prière».

Rafraîchir l’espérance

Le prêtre Alain Roy fait lui aussi partie de la famille des catholiques qui n’ont pas la prière facile. Homme d’action, il dit devoir se «battre contre [son] agenda et contre [lui]-même pour protéger quelques périodes propices à la prière». Dans Pourquoi prier? (Novalis, 2018), une éclairante brochure sur la question, il livre néanmoins un beau plaidoyer pour cette pratique essentielle à la vie chrétienne.

On prie, explique-t-il, «pour les mêmes raisons que l’on parle avec quelqu’un que l’on aime», parce que Dieu nous attend, pour faire comme Jésus et «pour rafraîchir l’espérance fanée par les épreuves». La prière, continue-t-il, nous permet de trouver notre «centre de gravité» et, ainsi, de ne pas être «à la merci de nos émotions et plus vulnérables aux faiblesses».

Thomas d’Aquin affirmait que «nous n’adressons pas notre prière à Dieu pour le fléchir, mais pour éveiller en nous-mêmes la confiance qui nous porte à demander». On prie donc parce qu’on a la foi, mais aussi pour la raffermir. Prier, écrit Roy, c’est croire que Dieu nous entend, que nous sommes importants à ses yeux et que nous sommes donc dignes de lui parler, peu importe notre condition et notre statut.

Fidèle à sa manière de pédagogue coloré, Roy veut nous convaincre, en multipliant les images, métaphores ou analogies, que «prier est bien plus facile qu’on ne le croit». On peut, pour ce faire, utiliser les mots des autres, les grandes prières de la tradition. De cette façon, on s’unit «à ceux et celles qui les ont utilisés avant ou qui s’en servent en même temps que nous», ailleurs, dans une communion de croyants. On peut aussi, simplement, parler avec notre cœur, comme on se confie à un intime, comme si on était assis «sur un banc de parc avec Jésus».

Roy donne l’exemple de la prière de Jean-Paul II, qui, dit-on, «priait souvent dans sa chapelle en maugréant, en grognant, comme s’il voyait le Christ devant lui et presque comme s’il se disputait avec lui». À genoux, debout, assis, incliné, en marchant, chez soi, dans la nature ou à l’église, il s’agit tout simplement d’«être vrai parce que Dieu est là pour de vrai», même si on ne le ressent pas toujours, écrit Roy. La prière n’est pas une performance. Voilà qui est rassurant, n’est-ce pas?

Ma prière

Il m’arrive souvent, après mon jogging, de m’arrêter au bord de la rivière L’Assomption et de réciter un Notre Père et un Je vous salue, Marie. Je pense toujours, alors, à Blaise Pascal, qui disait, en gros, qu’il suffisait de se mettre à genoux et de prier pour croire. Mon attention est fragile, je le sais, mais mon intention compense cette faiblesse, j’espère.

La simplicité répétitive, au quotidien, me convient, dans la vie comme dans la prière. Pour demander, je murmure «aide-moi, aide-moi, aide-moi» et pour rendre grâce, «merci, merci, merci». Je n’attends pas de miracles, mais j’ose croire, plein d’espérance, que je ne suis pas seul.


10 Commentaire(s)

Nicole Rivard || 2018-04-04 14:33:40

La prière, un temps d'arrêt même si l'esprit voltige de -ci, de-là...un contact privilégié,toucher à plus grand que soi, la prière fait sourire les yeux et le coeur...merci de partager avec les mots qu'il faut, votre réflexion...

Louis Cornellier || 2018-04-04 14:10:54

Réponse à Mme Martin. J'ai lu ce livre d'André Myre, dont j'ai dit quelques mots ici: https://www.ledevoir.com/opinion/chroniques/514601/un-notre-pere-qui-libere Grand merci pour votre commentaire et pour vos bons mots au sujet de mon travail.

Une «bonne sœur» 87 ans (R. Martin) || 2018-04-04 12:42:06

Salut, monsieur Louis, D'abord sachez que je suis une «fan» de vos articles». Merci de vous révéler à nous à partir de votre vie personnelle. Tant de demeures «inoccupées» dans la maison du Père. Je vous suggère ci-dessous la lecture facile et impressionnante du dernier volume d'André Myre sur la prière. Vous vous découvrirez tel que vous ne le soupçonnez peut-être pas. ANDRÉ MYRE - Prier autrement : André Myre livre ici une enquête approfondie sur la prière comme elle est décrite dans les évangiles. Et les résultats sont surprenants : loin d'être dépeinte comme une activité proprement religieuse et contemplative, la prière se trouverait plutôt dans les petites attentions du quotidien que se portent mutuellement ceux qui ... Un «Notre Père» qui libère | Le Devoir 4 déc. 2017 ... Dans Prier autrement, aussi publié chez Novalis cette saison, le bibliste rebelle André Myre revient à son tour sur le Notre Père, pour le présenter comme la prière de ceux qui veulent « se libérer de l'emprise du système ». Jésus, explique Myre, n'est pas tant un homme de prière qu'un homme de combat, ...

Clau || 2018-04-04 09:37:48

Merci, c'est un texte rassurant, excellentes références. Et, je crois à cette priere, mal ficelée, infidèle, remplie de trous, mais elle est constante dans son vouloir. Croire....espérer....faire de son mieux....n'est-ce pas ce que le Ressuscité nous demande? Faisons lui confiance !

MICHELLE-ANGE || 2018-04-04 09:32:48

Prier est un cadeau du Ressuscité qui continue de prier avec nous..... Jésus nous montra comment vivre en relation avec son Père «Notre-Père» de toute sa vie...en se trouvant bien ou rassuré en sa compagnie pour mieux être de «Lui» tout en Lui étant fidèle ainsi qu'à nous-mêmes et ou nous de mêmes.... quant à notre vocation baptismale «par Lui, avec Lui, en Lui» et pour Lui...à qui y croit pour L'accueillir dans chaque aujourd'hui de Dieu...en sa Parole .... .Oui, alors que nous pouvons percevoir le «Soleil» comme un «ostensoir» géant...nous pouvons aussi ressentir vivre en présence du «Créateur» comme tout être et faire sous son regard....Ainsi....ressentir un «être bien ou bien-être» en Dieu....c'est la plus belle prière...de se trouver en sa «Présence» en invoquant aussi l'Esprit-Saint pour mieux accomplir ce que nous devons faire ...comme l'exprime le chant «Seigneur que veux-tu que je fasse?». Prier devient une «communion» de penser en Dieu...Ainsi apercevoir une église...peut nous faire penser à la «Sainte Présence»...Peut-on aussi outrepasser notre regard lorsque l'on rencontre les personnes sur notre route comme le font les cisterciens et autres...«Voir le Christ ressuscité en l'autre»! Tout ceci peut se traduire pour chacun(e) de nous ce «Prier en toute chose». Dieu soit loué! Il est ressuscité en Jésus-Christ ALLELUIA! ALLELUIA! ALLELUIA!

Jacques Gauthier || 2018-04-04 09:31:44

Très beau texte, Louis, humble et vrai comme la prière doit l'être, où l'orant est là pour le Seigneur et non pour lui-même. On se méprend souvent sur l'attention dans la prière, alors que le Seigneur regarde surtout l'intention, le vouloir prier. La prière peut devenir contemplation, cette "attention amoureuse au mystère" comme l'écrit Jean de la Croix, mais c'est une grâce que Dieu fait quand il veut et où il veut. Comme tu l'écris: "Mon attention est fragile, je le sais, mais mon intention compense cette faiblesse, j'espère". Tout est là. Ça me rappelle l'expérience profonde du père Henri Caffarel, un maître d'oraison à découvrir. Une expérience du coeur, lieu de la prière. Il aimait ce début d'un hymne tamoul: "Ô toi qui es chez toi dans le fond de mon coeur, je voudrais te rejoindre dans le fond de mon coeur". Allez! Bonne route, dans la joie du Ressuscité.

JN || 2018-04-04 09:23:29

Très beau texte!

Gagné || 2018-04-03 20:43:20

Enfin, chacun ses papes Lénine a dit: la religion c’est l’opium du peuple, et ses fidèles le clament, il y’a a un à Joliette...

Gagné || 2018-04-03 20:37:24

Enfin Louis, la création biblique tu y crois. . ?

Anne-Marie Cornellier || 2018-04-03 19:42:03

Encore une fois ,un superbe texte ,qui encourage la réflexion. Merci.

 

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