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Chronique de Jean-Claude Leclerc

C’est la crise

Le cardinal Reinhard Marx, de Munich, réagit le 25 septembre 2018 à la publication d'un rapport indiquant que 1670 clercs allemands ont agressé près de 3700 enfants entre 1946 et 2014.
Le cardinal Reinhard Marx, de Munich, réagit le 25 septembre 2018 à la publication d'un rapport indiquant que 1670 clercs allemands ont agressé près de 3700 enfants entre 1946 et 2014.   (CNS photo/Armando Babani, EPA)
Jean-Claude Leclerc | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-09-28 16:11 || Monde Monde

Des simples fidèles bouleversés par la pédophilie cléricale jusqu’au Vatican où la honte est palpable et des questions demeurent sans réponse, le scandale est global. Comment l’Église catholique a-t-elle pu dissimuler ces crimes et en protéger les auteurs? Plus d’un pasteur voit maintenant son autorité morale discréditée, et ses œuvres, paralysées. Le pape François, attaqué en plus par certains prélats, convoque à Rome pour l’an prochain les présidents de tous les épiscopats. C’est la crise.

L’Église «romaine» surmontera-t-elle l’épreuve, l’une des pires de son histoire? Les chrétiens ont survécu aux persécutions, puis aux dissidences des hérétiques. Répandus dans tout l’empire romain, leur unité n’allait pas résister aux rivalités politiques entre Rome et Byzance. Ni, plus tard en Europe, à la Réforme protestante. Depuis, ces confessions séparées se sont réconciliées, il est vrai, mais non sans avoir perdu bien des fidèles en Occident.

Hier encore puissante, implantée sur tous les continents, l’Église catholique est aujourd’hui minée non pas seulement par la pédophilie affectant son bas-clergé, mais par les failles de sa hiérarchie. En effet, des enquêtes récentes – par Rome au Chili, par la justice en Pennsylvanie ou par des chercheurs, à la demande de la conférence épiscopale, en Allemagne – ont révélé de graves problèmes au niveau de la gouvernance épiscopale. Le comportement de maints évêques à l’égard des victimes et des abuseurs aura compromis la crédibilité de l’institution.

Même le pape François est bouleversé. Pourtant l’existence d’abus sexuels d’enfants était connue. Tabou social, secret clérical, crainte du scandale, tout conspirait pour empêcher une discussion publique. Il fallut attendre les révélations de la presse, comme aux États-Unis, pour découvrir l’ampleur de la tragédie.

Jean-Paul II et Benoît XVI ont alors imposé des règles; mais des diocèses y résistèrent, comme on le découvrit plus tard, notamment au Chili et aux États-Unis. Entre-temps, d’autres obstacles, d’ordre théologique et politique, empêchaient d’aller au fond des choses. En cas de faute, un ecclésiastique peut être démis de sa charge, un évêque peut offrir sa démission, un cardinal tirer sa révérence. Mais ni un pape ni un concile ne saurait guérir l’Église d’un tel pandémonium.

La pédophilie n’est pas une tare catholique. On la retrouve dans d’autres milieux religieux, comme le dalaï lama l’a reconnu chez les bouddhistes. Presque tous les services auprès d’enfants ou de mineurs (école, orphelinat, sport) se prêtent à ce type d’abus. Mais comment expliquer qu’une institution comme l’Église catholique ait pu attirer, accepter, tolérer des adultes portés à un pareil comportement? Et n’ait manifesté pour ces enfants que si peu de compassion et si tardivement?

Des commissions indépendantes formées à l’initiative d’autorités religieuses, comme aux Pays-Bas, ou de gouvernements, comme en Irlande ou en Australie, ont fait enquête dans les archives et auprès de spécialistes et de témoins. En Australie, les évêques ont confié à l’un de leurs collègues, Geoffrey Robinson, le dossier des agressions sexuelles. Pendant neuf ans, il aura été, écrit-il, «dans l’œil de la tempête» qui secouait son pays.

L’ouvrage qu’il en a tiré a été traduit en 2010 chez Novalis sous le titre Le pouvoir déviant: Les abus dans l’Église catholique. Sa conviction «inébranlable»: l’Église doit se «transformer en profondeur» et cette transformation devra être «durable» par rapport à deux réalités: «le pouvoir et la sexualité». Une telle réflexion offre une excellente préparation au sommet convoqué par François en cette ère de #metoo.

La lettre au «peuple de Dieu» que le pape a publiée en marge de sa convocation d’un sommet mondial des présidents de conférences épiscopales «sur la protection des mineurs» ne laisse aucun doute sur l’importance qu’il accorde à la question du pouvoir. Il fait du «cléricalisme» non seulement une déformation du service pastoral mais une «composante de la crise des abus sexuels dans l’Église». Par contre, la composante sexuelle du viol de l’enfance n’y est pas signalée, encore moins soulignée. C’est pourtant une composante essentielle de cette déviance universelle.

En préface à l’édition française, Robinson écrit que les autorités romaines et la Conférence des évêques australiens ont «officiellement désapprouvé» son livre. Toutefois, un grand nombre de catholiques, laïques, religieux et prêtres, lui ont réservé «un accueil extraordinaire». Des évêques partagent sans doute aussi plusieurs constats et souhaits de l’auteur. Des divisions sont donc à prévoir au sein de maintes conférences nationales et entre les présidents qui iront au sommet du pape.

Le pape invite toute l’Église à participer à la conversion qui s’impose, mais il s’en tient au remède traditionnel de la prière et de la pénitence. Si cette pratique a changé des individus au cours des siècles, elle n’aura guère réussi à changer des structures de pouvoir et des vices d’institution. Ni, dans l’Église, des conceptions défaillantes de la sexualité humaine. On veut bien secourir les victimes, mais comment? Quant aux pédophiles, la prison ne saurait être, pour une Église, la solution.


5 Commentaire(s)

Jan-L. Munk || 2018-09-30 20:03:52

Par où commencer? Il y a tellement de points d'entrée, et ceux d'attaques. La conversion, quel sens lui en donne-t-on? C'est un processus/une démarche qui nécessite un accompagnement, ainsi qu'une sincère volonté de changement, pour ne pas dire un abandon en la foi. Oké, encore trop facile à dire? D'accord, là encore, d'autres points à revisiter: quels sens (oui, au pluriel) donne-t-on mots suivants: foi, prière, pénitence? La conversion n'est pas un recours ou une vague espérance en une pensée magique. Ça ne marche pas comme ça; c'est complètement autre chose que de l'infantilisme, c'est un déni du problème et de l'engagement nécessaire à la conversion, comme dans sacrifice (=rendre sacré); ainsi même en ce qui a trait à la prière, je sais que je dois me redisposer chaque fois et me demander si je suis vraiment en état/en mode de prière... et qu'en dire du reste. Je ne sais pas quel accompagnement on a donné à ces gens, quelle forme de discernement, quelle forme d'évaluation de leur sincérité? D'autre part, jusqu'où était sincère la forme d'accompagnement? Les Borgia n'en étaient pas nécessairement capables. Machiavel avait pourtant quelques pistes laïques à offrir, et nous avons amplement de pistes dans notre «culture» chrétienne catholique ou moins. Mais la conversion... ouais! à revoir.

Paul Cadrin || 2018-09-29 18:02:35

L'ampleur de la crise est bien mesurée dans ce court article. Les grandes lignes ds nombreuses et pressantes questions qu'elle soulève sont tracées : l'urgence de poser un diagnostic impitoyable dans tous les pays, tous les diocèses, toutes les communautés religieuses; l'exercice d'une humilité et d'une transparence sans faille à tous les niveaux de la hiérarchie; l'importance d'agir dans les meilleurs délais. C'est beaucoup demander, surtout quand on sait les résistances inexplicables qu'on perçoit encore dans certains pays, chez certains évêques, cardinaux même. Par exemple, la résistance à refuser de lever les délais de prescriptions qui rendent caduques les dénonciations des victimes après un certain temps. Dans l'ensemble, les réactions que je vois s'orientent dans deux directions : le fait d'accorder la priorité aux victimes, à leur écoute, à l'exercice de la plus grande compassion à leur égard; d'autre part, la dénonciation et la punition sans pitié à l'égard des prédateurs sexuels, quels qu'ils soient. On veut éradiquer ces gens de l'Église. Attention! Si on les renvoie à l'état laïc sans les dénoncer aux autorités policières, on protège peut-être l'Église, mais pas la société. Dans l'article, je lis : "comment expliquer qu’une institution comme l’Église catholique ait pu attirer, accepter, tolérer des adultes portés à un pareil comportement? " J'ai personnellement bien connu, à l'époque de ses études au séminaire, un prêtre (aujourd'hui décédé) qui devait devenir par la suite un des prédateurs sexuels les plus médiatisés aux USA. Je vous assure que, à l'époque, absolument rien ne pouvait laisser présager cette déchéance. Il était même un modèle à certains égards. Venu aux études théologiques à un âge un peu au dessus de la moyenne, on pensait que c'était là le signe d'une vocation particulièrement mûre et animée par une solide spiritualité. Oui, il faut pouvoir prévenir, mais les mesures préventives ont leurs limites. Je pense que, en me basant sur son cas, c'est surtout l'accompagnement professionnel et psychologique au cours des premières années du sacerdoce qui a fait défaut.

François Paré, prêtre || 2018-09-29 11:40:56

Excellente analyse. Il faudra au plus vite, entre autres, accepter et réaliser la proposition d'une victime canadienne d'un prêtre prédateur à la fin des années 1960: «Toute excuse sans geste concret est vide de sens», a-t-il écrit au pape François. John Swales propose au pape d'inviter tous les évêques ainsi que tous les prêtres qui n'ont rien à se reprocher à «écouter dans le silence les histoires d’horreur des victimes et de leurs familles». Il faut nous secouer vigoureusement pour faire tomber l'Empire romain de notre tradition catholique. Ne vaut-il pas mieux entrer "manchot" dans la vie que de tomber, tel quel, dans la géhenne?

Francine Gilbert || 2018-09-29 11:16:09

Très dure a dire ce est une maladie laïc ou autre n as pas encore trouvé de solutions

Michel Nault || 2018-09-29 07:05:51

Y aurait-il un lien à faire entre une sexualité irresponsable et une obéissance inconditionnelle? Les deux ne dénotent-elles pas une sorte d'infantilisme? Les abus sexuels ne s'étalent-ils pas dans une inconscience des conséquences des actes posés? Le style d'obéissance promise et exigée pour les clercs ne finit-elle pas tabler plus sur le jugement de l'autorité que sur son propre jugement? À force de traiter un adulte comme un enfant, n'aboutit-on pas à entretenir une sorte d'immaturité?

 

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