Chronique littéraire de Louis Cornellier

Désillusion rouge

Des hommes revêtent un uniforme historique dans le cadre de préparatifs en 2016 pour souligner le 100e anniversaire de la Révolution russe.
Des hommes revêtent un uniforme historique dans le cadre de préparatifs en 2016 pour souligner le 100e anniversaire de la Révolution russe.   (CNS photo/Maxim Shipenkov, EPA)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-05-21 17:24 || Monde Monde

J’ai eu, dans ma jeunesse, des velléités communistes. Je n’y connaissais presque rien, évidemment. En lisant, à l’université, Bernard-Henri Lévy et Alain Finkielkraut, j’ai découvert que le communisme avait répandu, au nom de l’idéal d’égalité, la terreur et la mort. Les chants étaient beaux, la propagande pouvait séduire, mais la réalité était totalitaire, sanglante et assassine. Je n’ai jamais été un vrai militant communiste. Quelque chose, l’époque, sûrement, et ma foi catholique, peut-être, m’a épargné cet égarement.

L’idée, cependant, par ce qu’elle charriait de désir de justice, m’a fait rêver. Le 9 novembre 1989 – j’avais 20 ans –, j’ai fêté la chute du Mur de Berlin. J’avais compris que la social-démocratie était la meilleure voie vers la justice sociale dans le respect de la liberté et j’avais trouvé dans la théologie de la libération une inspiration pour l’engagement.

Werth au cimetière

Je continue, depuis, de lire ce qui s’écrit sur cette Union soviétique qui m’a fasciné. Elle reste, pour moi, un relatif mystère. Comme j’y ai un peu cru, ici, au Québec, à une époque où elle était déjà discréditée, je me demande encore parfois comment ceux qui y ont cru, là-bas, en un temps et en un lieu où il était plus raisonnable d’y croire, ont pu vivre la cruelle désillusion.

L’historien français Nicolas Werth, grand spécialiste de l’Union soviétique, fournit la réponse par le titre de son plus récent ouvrage: Le cimetière de l’espérance (Tempus, 2019). Il parle «des espoirs déçus, brisés, trahis», de «la violence permanente exercée par le pouvoir contre la société soviétique», d’un pays gangrené par le mensonge et la corruption systématiques.

On a dit, parfois, pour sauver quelque chose de ce désastre, que Staline avait trahi Lénine. Or, explique l’historien, des documents de Lénine découverts après l’écroulement du régime font la preuve que le père de la Révolution était déjà partisan de la terreur, de la répression et de l’épuration à grande échelle. La Grande Terreur stalinienne (1937-1938) a éliminé 750 000 citoyens soviétiques pour un oui ou pour un non. Le Goulag a tué au moins deux millions de personnes de 1934 à 1953.

Tout, dans cette histoire, fut un échec. Même la politique de l’amour libre, rapidement instaurée après la révolution de 1917 pour en finir avec l’institution familiale bourgeoise et fondée sur l’idée que satisfaire des désirs sexuels devait être l’équivalent de boire un verre d’eau quand on a soif, a viré à la catastrophe. Dans une enquête menée en 1923, les jeunes hommes reconnaissent, sans s’en plaindre, avoir une pratique sexuelle débridée, alors que les femmes confient rechercher l’amour et une «relation prolongée et sérieuse pouvant déboucher sur le mariage». À Moscou, en 1934, il y a trois fois plus d’avortements (155 000) que de naissances (57 000). Les mariages ne durent en moyenne que quelques mois. En 1936, parce que le pays a besoin d’ouvriers et de soldats, Staline siffle la fin de la récréation et restaure l’ordre familial. Pour une fois, note Werth, la décision «a sans doute bénéficié d’un réel consensus, notamment de la part des femmes, premières victimes du désordre moral».

L’épouvante de Chostakovitch

Très éclairant et accessible – il regroupe 22 articles parus dans la revue L’Histoire –, le livre de Werth nous dit ce qui s’est passé, mais sans nous le faire ressentir. Pour vivre cette expérience, nous avons besoin de la littérature. Comme l’affirmait Soljenitsyne dans son discours de réception du prix Nobel en 1970 (repris dans Comme un oiseau entre nos mains, Champs, 2018), l’artiste ne crée pas la réalité, certes, mais il lui est donné «de ressentir avec plus d’acuité que les autres l’harmonie du monde, la beauté et la hideur de ce que l’homme y a introduit et de transmettre ce sentiment aux autres de façon percutante».

C’est ce à quoi s’emploie le romancier anglais Julian Barnes dans Le fracas du temps (Folio, 2018), un roman biographique ayant pour personnage Dmitri Chostakovitch (1906-1975). Le récit comporte trois tableaux racontant des moments de crise dans la vie du grand compositeur soviétique, épisodes pendant lesquels il doit cruellement se heurter au pouvoir. Le premier de ces trois tableaux est, pour reprendre l’adjectif de Soljenitsyne, particulièrement percutant.

L’affaire se passe en 1937. Chostakovitch a 31 ans. Chaque soir, pendant dix jours, au lieu d’aller au lit avec sa femme, il s’habille, prépare une mallette avec quelques effets et sort sur le palier, près de l’ascenseur, en attendant que les sbires de Staline viennent le chercher, pour l’exécuter, probablement.

Timide et anxieux, de santé fragile, raconte Barnes, le musicien, fumant comme un condamné à mort, médite nerveusement. Il avait cru, lui aussi, à la théorie du verre d’eau en matière sexuelle, mais avait rapidement découvert les limites de l’analogie. «Un verre d’eau n’engage pas le cœur», songe-t-il. Il avait espéré que «les artistes, de leur plein gré et sans aucune directive politique, aideraient leurs semblables à se développer et s’épanouir». Sans croire à la grande Utopie rouge, il adhérait au moins au communisme par rejet du fascisme.

Or, sur le palier, devant l’ascenseur, en 1937, il marche la mort dans l’âme, à son tour, vers le cimetière de l’espérance.

«Il ne voulait pas se donner le rôle d’un personnage tragique, écrit Barnes. Mais parfois, l’esprit fébrile aux premières heures du jour, il pensait: voici donc où en est venue l’Histoire. Tant d’efforts et tant d’idéalisme et d’espoir, de progrès et de science, d’art et de conscience, pour finir ainsi, avec un homme qui se tient près d’un ascenseur, une mallette à ses pieds contenant des cigarettes, quelques sous-vêtements et de la poudre dentifrice; qui se tient là debout et attend d’être amené.»

La foi et le doute

Qu’a-t-il fait pour mériter un tel sort? Son opéra Lady Macbeth de Mzensk, déjà acclamé dans le monde, vient d’être dénoncé par la Pravda, qui l’avait salué quelques mois plus tôt, en raison de son présumé caractère bourgeois, formaliste et dégénéré. «Le compositeur n’a visiblement jamais songé à la question de savoir ce que le public soviétique espère et attend de la musique», écrit la Pravda. Et cela, comme l’amitié du maréchal Toukhatchevski de l’Armée rouge, qu’on vient arbitrairement d’accuser de complot contre Staline, mérite une citation à comparaître au tribunal d’une Révolution devenue «paranoïaque et carnivore».

J’aime Chostakovitch. J’aime surtout ses 24 préludes et fugues,  qui chantent la beauté et la tragédie de l’expérience humaine. Le voir ainsi, sur le palier, perclus d’anxiété, désillusionné jusqu’au désespoir, en «homme qui, comme des centaines d’autres dans la ville, attendait, nuit après nuit, qu’on vienne l’arrêter», me déchire le cœur.

J’ai eu raison d’être ému par les citoyens soviétiques dans ma jeunesse. Je les voyais en héros, alors qu’ils étaient des victimes. Je ne savais pas à quel point ils avaient besoin de ma solidarité. Ce qui, en eux, me séduisait, en toute ignorance, était ce qui les écrasait. «Les théories étaient claires et convaincantes et compréhensibles, se dit Chostakovitch sur le palier. La vie était pleine de confusion et d’absurdité.»

Il ne faut jamais choisir la foi sans le doute ou l’idée au mépris des humains.

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