Chronique de Jocelyn Girard

Développement et Paix mérite mieux qu'une révision bâclée

La statue du Christ rédempteur, à Rio de Janeiro, au Brésil. Sept des 52 partenaires de Développement et Paix visés par des allégations de non conformité aux positions de l'Église se trouvent au Brésil.
La statue du Christ rédempteur, à Rio de Janeiro, au Brésil. Sept des 52 partenaires de Développement et Paix visés par des allégations de non conformité aux positions de l'Église se trouvent au Brésil.   (Pixabay/fabiowanderley)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-11-26 10:28 || Canada Canada

Ainsi, 52 partenaires de l’organisme catholique canadien Développement et Paix (DP) ont été identifiés par le personnel de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) comme ne respectant pas les enseignements sociaux de l’Église. Il s’agit du quart de tous les partenaires de l’organisme de développement international.

La contre-analyse détaillée effectuée récemment par les professionnels de DP ramène ce nombre à quatre partenaires pour lesquels il conviendrait d’effectuer «une vérification ultérieure», ce qui ne signifie pas qu’ils seraient exclus, et un qui poserait effectivement problème.

Ainsi, pour à peine 3% des partenaires de DP sur lesquels reposent certains doutes, 12 diocèses de l'Ontario et des provinces de l'Ouest, ont retenu au printemps dernier la totalité des sommes amassées pendant la campagne du Carême 2018. Ces montants totalisent deux millions de dollars. DP a affirmé qu’il ne verserait rien aux 52 partenaires validés tant que les évêques ne lui en donneraient pas le feu vert.

Inutile de dire à quel point le retard ou, pire, le retrait de ces sommes peut affecter la viabilité de projets qui, pour la majorité, sont orientés vers l’habilitation de femmes qui prennent à bras le corps le développement de leur communauté.

Le prix de la suspicion

Pour les contradicteurs de DP, cette rétention de sommes colossales constitue une victoire que je n’hésite pas à qualifier de petite et sordide. De tels courants traditionnalistes et intégristes ne cessent de chercher des poux dans les différentes œuvres de l’Église catholique pour s’empresser de dénoncer toute apparence d’irrégularités par rapport à son enseignement moral. Les évêques n’ont même plus besoin de jouer leur rôle de «surveillants» (épiscopes) puisque d’autres à leur place s’érigent en gardiens du temple avec un plaisir suspect.

Pour ces gens, il n’existe aucune cause sociale plus urgente que le combat qu’ils mènent contre la contraception, incluant le condom, et l’avortement. Cela constitue une compréhension étriquée de l’enseignement social de l’Église, car tous les documents magistériels sur le sujet depuis plus de cent ans ne cessent d’interpeller les chrétiens à leurs devoirs de solidarité avec le monde. Rappelons que l’option préférentielle pour les pauvres et la solidarité active envers les victimes d’oppression et d’injustice est devenue une position centrale des papes depuis Vatican II.

Développement et Paix est un joyau créé il y a 50 ans par des évêques inspirés à l’époque par le vent nouveau du Concile. Certains de leurs successeurs semblent se montrer plus enclins à écouter les voix des lobbys conservateurs qu’à poursuivre la mise en œuvre d’une «Église en sortie» auprès des plus pauvres, d’autant que les méthodes utilisées par les quatre employés de la CECC pour la collecte de données sur les partenaires témoignent d’un manque sérieux de rigueur et de conclusions sans fondement.

Ce nouvel épisode, qui dure depuis avril 2018, ne semble pas encore, malgré l’étude approfondie des partenaires, sur la voie d’un débouché satisfaisant. C’est comme si les évêques résistants avaient plus à cœur de se montrer à la hauteur des attentes morales des courants intégristes que d’exercer leur rôle pastoral dans l’esprit des Béatitudes.

L’impact de cette suspicion à l’égard de DP et de ses professionnels s’est déjà fait sentir au sein des donateurs. Certains ont annoncé qu’ils transféraient leur soutien à d’autres organismes de coopération internationale qui ne se contentent pas de faire la charité. Des membres de longue date de DP ont annoncé sur les réseaux sociaux qu’ils se retiraient de l’organisme. Les dégâts sont réels et peuvent porter préjudice non seulement à DP, mais surtout aux organisations locales qui comptent sur la générosité des donateurs canadiens pour assurer leur mission essentielle.

Des brèches d’espoir

Si l’action des 12 évêques était si déterminée, elle serait demeurée intacte depuis le début. Mais il semblerait que certains parmi eux aient discrètement acheminé à DP tout ou une partie des sommes amassés. Est-ce un signe que ces évêques eux-mêmes ne voient plus de réelles raisons d’accuser DP?

Cela ne semble pas être le cas puisque les évêques – notamment à Winnipeg et Saskatoon – ont écrit avoir exigé que l’argent de leurs diocésains ne serait pas affecté à l’un ou l’autre des 52 partenaires.

Chose certaine, les évêques qui contestent les choix de partenaires de DP demeurent largement minoritaires au sein de la CECC. Cela ne les empêche pas d’exercer une pression qui devient insoutenable à l’encontre des professionnels de l’organisme dont plusieurs ont choisi de partir au cours des dernières années pour des raisons évidentes.

S’il y a un lieu où la collégialité épiscopale devrait parfois permettre d’infléchir certaines opinions de pairs fondées sur l’ignorance ou sur des allégations mal fondées, c’est bien au sein d’une conférence nationale d’évêques. Évaluer les pratiques d’un organisme comme DP est un exercice sain. Se soucier des plus faibles est au cœur de l’Évangile. Sans doute faudrait-il mettre ce souci et cette énergie dans un travail rigoureux et ne pas se contenter de ce qui a toutes les apparences d'une enquête superficielle et bâclée. Car pour servir la vie, il faut aussi savoir servir la vérité.

***

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6 Commentaire(s)

Jean-Léon Laffitte || 2018-11-30 14:17:09

@Jocelyn Girard. Non, je ne passe pas à côté de la question en mettant en évidence que vous ne vous scandalisez pas des quelques organismes qui contribueraient à l'élimination d'enfants, soutenus par Développement et Paix. Ça, c'est le scandale. Un scandale qui discrédite toute prétention de l'organisme ou de ses adhérents à un véritable souci des pauvres... Vous vous obstinez à défendre l'organisme plutôt que les victimes, cela rappelle la situation des abus sexuels dans l'Église...

Gérard Laverdure || 2018-11-30 13:09:27

C'est la répétition de la crise de 2011-2013 due aux mêmes accusations des intégristes. Voir les documents et articles de l'époque sur le blogue SoutenonsDetP: https://soutenonsdetp.wordpress.com/

Gérard Laverdure || 2018-11-30 11:49:47

Pleinement d'accord avec vos propos. Il y a quelques années (2011- 2013), un ''quatuor'' d'anciens-nes employés de Développement et Paix et moi avons défendu cette ONG pendant 2 ans contre les attaques des intégristes dont Life Site News est l'antenne au Canada (Toronto). Peine perdue. Les nombreux articles et contributions théologiques (Michel Beaudin entre autres) sont toujours disponibles sur le blogue ''SoutenonsDetP''. Cela me rappelle le temps de Jésus avec les scribes et les pharisiens qui écrasaient le peuple avec toutes sortes de fardeaux et de règles et passaient carrément à côté du commandement de l'Amour. Les seules colères de Jésus furent contre eux. François est un leader qui carbure à l'Évangile de la miséricorde et de la priorité aux exclus.

Denis Vallée || 2018-11-30 08:48:01

Je suis tout à fait d'accord avec toi, Jocelyn. Je fais partie de ces membres de DP pourtant convaincus qui ont été mis à mal par les réactions de certains évêques. Il faut faire attention avec les partenaires que nous aidons mais les enquêtes bâclées font un tort considérable. Une phrase du pape François me vient en tête, qui dit à peu près ceci: «Je préfère une "Église accidentée" parce qu'elle prend des risques qu'une "Église malade": Quand l'Église se ferme, elle tombe malade».

Serge Emond || 2018-11-29 10:06:48

Bien d'accord avec vous monsieur Girard. Oui, les courants traditionalistes et intégristes s'activent à chercher des poux. Ils veulent renverser les idées de notre pape François trop progressif pour eux. Que l'Église prône le droit à la vie, j'en suis. Mais, je me rappelle la belle citation du pape: "Qui suis-je pour juger?" C'est ce que François met en application dans son riche ministère.

Jean-Léon Laffitte || 2018-11-26 13:15:46

On ne peut qu'être profondément stupéfait par le degré d'inconscience des articles publiés sur ce site sur cette question. La question du financement de la promotion de l'avortement n'est pas une question anodine ou secondaire. Il ne s'agit pas d'une question religieuse. Il s'agit du premier droit fondamental précédant tous les autres droits : le droit à la vie. Prétendre se soucier du pauvre alors qu'on ne ne se soucie pas de la vie du plus pauvre, celui à qui on enlève sa vie parce qu'il risque d'être pauvre s'il naît, est tragiquement ridicule. Le plus pauvre, c'est celui qui n'a même pas le droit d'être pauvre. Relisez les deux premiers articles de la Charte des droits et libertés du Québec. Quelle crédibilité a un organisme de «développement » qui ne se soucie pas des 55 millions d'enfants torturés et éliminés chaque année dans le monde, première cause de mortalité mondiale? Si on reprend l'article ci-dessus, un auteur conscient de la réalité, présenterait les faits autrement. Dans l'article ci-dessus, il est écrit : « Ainsi, pour à peine 3% des partenaires de DP sur lesquels reposent certains doutes,... » Il faudrait plutôt lire ici, « Ainsi pour quelques partenaires de Développement et Paix qui favoriseraient la torture et l'élimination d'enfants... » Dans l'article, il est écrit : « Pour ces gens, il n’existe aucune cause sociale plus urgente que le combat qu’ils mènent contre la contraception, incluant le condom, et l’avortement. » Il faudrait plutôt lire (surtout l'article 2 ci-dessous) : CHARTE DES DROITS ET LIBERTÉS DE LA PERSONNE (Québec) CONSIDÉRANT que tout être humain possède des droits et libertés intrinsèques, destinés à assurer sa protection et son épanouissement; Considérant que tous les êtres humains sont égaux en valeur et en dignité et ont droit à une égale protection de la loi; Considérant que le respect de la dignité de l’être humain, l’égalité entre les femmes et les hommes et la reconnaissance des droits et libertés dont ils sont titulaires constituent le fondement de la justice, de la liberté et de la paix; Considérant que les droits et libertés de la personne humaine sont inséparables des droits et libertés d’autrui et du bien-être général; Considérant qu’il y a lieu d’affirmer solennellement dans une Charte les libertés et droits fondamentaux de la personne afin que ceux-ci soient garantis par la volonté collective et mieux protégés contre toute violation; À ces causes, Sa Majesté, de l’avis et du consentement de l’Assemblée nationale du Québec, décrète ce qui suit: PARTIE I LES DROITS ET LIBERTÉS DE LA PERSONNE CHAPITRE I LIBERTÉS ET DROITS FONDAMENTAUX 1982, c. 61, a. 1. 1. Tout être humain a droit à la vie, ainsi qu’à la sûreté, à l’intégrité et à la liberté de sa personne. Il possède également la personnalité juridique. 1975, c. 6, a. 1; 1982, c. 61, a. 1. 2. Tout être humain dont la vie est en péril a droit au secours. Toute personne doit porter secours à celui dont la vie est en péril, personnellement ou en obtenant du secours, en lui apportant l’aide physique nécessaire et immédiate, à moins d’un risque pour elle ou pour les tiers ou d’un autre motif raisonnable. 1975, c. 6, a. 2. Voilà, si on avait le moindre bon sens, ce que l'on pourrait écrire sur le sujet. Mais en fait, ce n'est pas le bon sens qui manque ici, mais le courage. Accepter de voir la réalité de l'enfant à naître implique d'agir conséquemment. Et cela veut dire aller à contre-courant. Alors, on préfère parler de « situation complexe », réduire l'opposition à une question d'intégristes voulant imposer une morale! Sur la question des droits humains, nous aimerions qu'il n'y ait pas une pensée bâclée résultant de la peur de devoir parler et se battre pour les enfants et pour leur mère. Nous aimerions que sur ce site, tout d'abord, tous acceptent de voir la réalité : l'enfant à naître est bel et bien un être humain, une personne ayant les mêmes droits que nous, et qu'il est « abominable » comme le dirait les pères du Concile Vatican II, que l'on monnaie sa vie pour une image publique acceptable. D'autres organismes que ceux se compromettant avec le meurtre d'enfants sont disponibles pour accomplir la même mission. Que l'on cesse ce discours scandaleux et indigne de chrétiens, irrespectueux de l'intelligence des lecteurs, voulant qu'il n'est pas possible d'accomplir la mission de Développement et Paix sans collaborer avec l'élimination d'enfants. Il serait intéressant de savoir combien d'évêques appuient le combat de leurs confrères pour une plus grande transparence et cohérence de Développement et Paix, pour que l'organisme respecte le premier de tous les droits : le droit à la vie. Ils sont certainement nombreux à attendre des modifications causées par la polémique. Probablement la majorité...

Jocelyn Girard || 2018-11-26 00:00:00

Une amie m'a suggéré, à la lecture de mon brouillon, de ne pas mentionner le mot "avortement" dans mon texte, car il pourrait induire un détournement de la question de fond que je voulais aborder. À ce que je peux constater, vous en faites parfaitement la démonstration et passez ainsi à côté de la question! Ce que j'ai voulu avant tout dénoncer, c'est le manque de rigueur et les allégations fallacieuses contre au moins 47 partenaires de DP sur les 52 qui ont été jugés suspects à partir de méthodes d'enquête dignes d'élèves du secondaire. Cela leur a causé et continue de leur causer un préjudice grave, à savoir la perte d'une reconnaissance du fait d'autrui (le personnel de la CECC) agissant de manière insuffisamment documentée (on pourrait utiliser d'autres qualificatifs). C'est de cela qu'il s'agit ici... Et non d'un débat sur la contraception et l'avortement.

 

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