Chronique littéraire de Louis Cornellier

Guy Gilbert et le cri des femmes

Le prêtre français Guy Gilbert.
Le prêtre français Guy Gilbert.   (D'après une photo de Ddardenne [CC BY-SA 4.0 (https://creativecommons.org/licenses/by-sa/4.0)])
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-09-06 17:01 || Monde Monde

Le père français Guy Gilbert est tout un personnage. Bien qu’octogénaire, il continue à arborer un style motard incluant blouson de cuir noir, santiags, badges et bijoux ostentatoires. L’homme a plus l’air d’un vieux rockeur que d’un prêtre.

Dans Et si je me confessais (Livre de poche, 2008), il s’en explique. Prêtre de rue dans les années 1970, il a souvent été témoin d’interventions policières musclées visant les jeunes qu’il accompagnait. Son uniforme de prêtre le mettait à l’abri de cette répression intempestive. Il a donc voulu, par solidarité, s’habiller comme ses camarades délinquants. «Tant que je vivrai avec les jeunes de la rue, écrit-il, je garderai mon blouson. Il est ma force et symbolise mon combat. Même si le look de la fameuse “racaille” d’aujourd’hui n’a plus rien à voir avec le blouson noir des années 70, il veut dire que je resterai avec eux tant que j’en aurai la force. Qu’il date ou pas, je m’en tape.»

Adolescent, je n’étais pas un délinquant, mais j’aimais bien le rock. Quand j’ai vu ce prêtre à la télé pour la première fois, j’ai été charmé. Un message émanait de sa personne: Jésus, c’est aussi pour les rockeurs. La langue de ce curé pas comme les autres me fascinait tout autant; elle était populaire, voire crue. Jésus, dans la bouche de Gilbert, devenait «un sacré mec» et aller à la confesse était comparé à sortir les vidanges. «Le langage joue énormément dans les rapports avec les loubards, écrit encore Gilbert dans Et si je me confessais. On peut me critiquer là-dessus, me reprocher mes mots grossiers, je m’en fiche parce que j’ai entendu le conseil de Jean-Paul II aux prêtres: “Vivez l’acculturation, c’est-à-dire la culture du peuple dans laquelle vous êtes.” C’est-à-dire entrez dans sa langue, dans son costume.»

Avec le bon larron

Ordonné prêtre en 1965, diplômé en éducation spécialisée en 1980 et prolifique auteur d’essais chrétiens, Gilbert s’occupe, depuis les années 1970, dans le sud de la France, de la Bergerie de Faucon, un lieu d’accueil et de réintégration pour jeunes délinquants, axé sur le travail manuel et la fréquentation des animaux.

Dans L’Évangile selon saint Loubard (Points, 2015), son meilleur livre, à mon avis, il présente le bon larron comme le patron des sacripants et dit devoir son charisme d’éducateur à la scène évangélique mettant en vedette ce personnage peu recommandable. Sur la croix, Jésus promet le paradis à ce criminel repentant. «Il montre grâce à son geste que nul n’est jamais perdu, écrit Gilbert. Tout est possible, même le plus pourri des pourris a une âme, il est un enfant de Dieu et la miséricorde divine peut à tout moment agir.» Gilbert, il l’a souvent répété, veut lire l’Évangile en adoptant le «regard de miséricorde du Christ» sur son compagnon de misère.

Un tel portrait annonce un prêtre contestataire, rebelle, qui rappelle, à plusieurs égards, notre cher Raymond Gravel, de regrettée mémoire. Or, s’il ne fait pas de quartier dans sa défense des pauvres et des marginaux, Gilbert reste néanmoins plutôt conservateur dans son appui à la doctrine de l’Église. Opposé à l’avortement et à la mort assistée, très critique de l’insouciance contemporaine quant au divorce – ce sont les enfants qui en souffrent, insiste-t-il –, le prêtre des loubards n’a rien d’un intégriste, mais il ne se pose pas en révolutionnaire du catholicisme.

L’Église, selon lui, n’a pas à se plier aux tendances du jour et sa «prudence légendaire» est, écrit-il dans Vie de combat, vie d’amour (Points, 2017), «son atout maître depuis deux mille ans». Gilbert n’hésite pas à exprimer son insatisfaction quant à certaines attitudes de l’Église (le scandale des prêtres pédophiles, par exemple), mais il refuse de l’accabler en bloc. «Nous ne sommes pas des moutons dans l’Église, explique-t-il, mais nous devons toujours en parler avec amour pour continuer à la construire. Nous, chrétiens, ne détruisons pas notre maison de l’intérieur.»

Le rôle des femmes

Dans Les femmes et l’Église (Philippe Rey, 2019), son plus récent ouvrage, Gilbert se prononce, avec le style gaillard et les audaces conservatrices qui le caractérisent, sur ce grand enjeu. «Quand je pense, écrit-il, que les trois grandes religions mondiales sont dirigées par des hommes, je me tape le derrière au plafond. C’est nier la puissance spirituelle des femmes. Si les États laïcs évoluent sur le sujet de la parité, de ce point de vue nos religions stagnent tragiquement.»

L’Église, rappelle-t-il, refuse la prêtrise aux femmes en avançant que Jésus était un homme, qu’il n’a choisi que des hommes comme apôtres et que le prêtre, en tant que représentant du Christ, doit donc être un homme. Ce n’est pas, de nos jours, très convaincant. «Il était impossible, dans la mentalité de l’époque, que les apôtres soient des femmes, note justement Gilbert. Mais je suis certain que, si Jésus revenait aujourd’hui, il désignerait aussi des femmes – sans l’ombre d’un doute.»

Dans l’Évangile, Jésus ne dit rien de précis sur le rôle des femmes. Toutefois, remarque Gilbert, il dialogue beaucoup avec elles – une audace, à l’époque –, ne les rabaisse jamais et leur réserve d’importantes missions, alors qu’elles sont présentes au pied de la croix et au tombeau.

Dans l’Église, toutefois, on constate trop souvent «que les hommes gouvernent et que les femmes bossent», quand elles ne sont pas carrément exploitées. Si elles revendiquent une place égale à celle des hommes, on les accuse parfois de chercher le pouvoir. «Rien n’est plus faux, rétorque Gilbert, elles cherchent simplement à être reconnues et à agir.»

Le pape François semble vouloir aller en ce sens, en nommant des femmes à des postes de responsabilité au Vatican, mais une résistance s’exprime. «Au séminaire, il y a soixante-dix ans, nous étions éduqués dans la peur de la femme, ce qui créait chez certains des réflexes misogynes», écrit Gilbert pour expliquer une des raisons possibles de cette opposition. Il ajoute cependant qu’aujourd’hui, «beaucoup de prêtres et d’évêques voudraient un vrai partenariat avec les femmes».

En 1988 et en 1994, Jean-Paul II avait décrété que l’ordination sacerdotale des femmes devait être définitivement exclue. En 2016, questionné sur le sujet, le pape François n’a pas voulu le contredire. «C’est apparemment sans appel, s’en désole Gilbert, qui dit pourtant rêver de voir un jour une femme cardinale. Mais l’Église d’aujourd’hui cherche la lumière au-delà de cette lettre apostolique [il fait référence à Mulieris dignitatem, 1988].»

Ouvrir la porte

Cette lumière, cette veilleuse, devrait-on plutôt dire, Gilbert l’entrevoit, malgré tout, dans des évolutions réalisables. Le pape et des évêques, se réjouit-il, «étudient la possibilité de permettre aux femmes d’être diacres», c’est-à-dire, notamment, de prêcher, de baptiser et de marier en Église. Les laïcs, hommes et femmes, de plus, devraient pouvoir, ainsi que le droit canon le permet, prêcher. Raymond Gravel, dans ses dernières années, invitait déjà des fidèles à exercer ce rôle. Le ministère d’accompagnement des malades, enfin, souvent rempli par des femmes, pourrait devenir sacramentel et permettre à ceux et à celles qui l’exercent de donner le sacrement des malades.

C’est bien peu, trop peu, diront certains, dont je suis, qui déplorent les lenteurs de l’Église dans ce dossier. Guy Gilbert, c’est une évidence, n’hésiterait pas à aller plus vite, mais il accepte néanmoins – a-t-il le choix? – la prudence de l’Église à laquelle il reconnaît des vertus. «Mais elle avance, cette cause des femmes dans l’Église… Elle avance. Doucement. À pas lents. Mais elle avance», écrit-il dans Les femmes et l’Église.

On sent son espoir, mais aussi l’impatience qu’il exprimait, quelques années plus tôt, dans Vie de combat, vie d’amour. «Le mieux, concluait-il, est de glisser le pied dans la porte entrouverte pour que celle-ci ne se referme pas et que l’on progresse enfin! […] Mais que le cri des femmes soit entendu. Et vite, le temps presse.» C’est le moins qu’on puisse dire, je trouve.

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4 Commentaire(s)

Mireille D || 2019-09-13 17:39:36

Merci, j'ai de nombreuses histoires illustrant les tendances patriarcales vécues par des femmes dans l'Église catholique. Si il ne faut pas carrément parler de domination masculine. Il y a un plafond de verre (que certaines appellent un plafond de béton), empêchant les femmes d'avancer dans les sphères plus élevées, et même une culture du mépris des femmes (des séductrices!) ou paternaliste (on va leur dire quelle est leur place, de s'y tenir et de ne pas rouspéter). Quant au modèle de la Vierge Marie (qu'on m'a enseigné), il est objet de critiques depuis des décennies, c'est impressionnant que certains ignorent ces critiques et ne se donnent même pas la peine d'en comprendre la pertinence pour notre époque (pourtant des prêtres qui se disent dans l'esprit de VII). Si pour ma part, j'ai parfois cherché à exercer du pouvoir en tant que femme laïque, c'est bien ce qu'explique l'article qui s'est produit : on me l'a reproché. Et pendant ce temps, on écoute les hommes (leurs mots ont plus de valeur que les nôtres), on donne du pouvoir aux hommes laïcs, en disant "ils ont une famille". Une femme tombe et "en arrache", on trouve cela normal et personne n'intervient : qu'elle retourne dans sa famille (et d'ailleurs, si elle en arrache, c'est la faute de sa mère ou sa propre faute). Un homme vivrait la moitié de ce type d'épreuves et on le prendrait en pitié pour l'aider à se relever et à retrouver sa dignité.

Christian Vachon || 2019-09-09 12:32:16

À propos du rôle des femmes...Je peux comprendre qu'en 2019, il nous semble honteux que les postes en autorité et responsabilité au sein de l'Église soit occupés en immense majorité par des hommes. Soit. Mais personne ne semble réaliser que toutes les décisions, toutes les orientations et les choix pastoraux des communautés catholiques auraient pu être prises par des femmes. Les différents comités paroissiaux soient composés en grande partie par des femmes. Dans une courte expérience missionnaire, j'ai pu constater à quel point le prêtre responsable de la communauté se faisait mener par des femmes. Quand je cherche à édifier ma foi par une quelconque ressource catholique, lecture, homélie ou podcast, j'ai l'inévitable impression que c'est une femme qui me parle ou alors qu'on me parle comme si j'en étais une. Le langage de l'Église est imprégné de féminin et le pape actuel ne pourrait pas être plus féministe. En me rappelant que Michel Foucault affirmait que le pouvoir n'est pas quelque chose que l'on détient mais quelque chose que l'on exerce, je vois que les femmes l'exercent bien dans l'Église. Alors, je m'excuse de ne pas pouvoir adhérer à la thèse de l'Église patriarcale.

MICHELLE-ANGE PICARD || 2019-09-08 16:01:13

J'ose apporter quelques commentaires ou réflexions à la suite de votre article intéressant et d'actualité comme toujours.... si vous me le permettez....! Voilà un prêtre qui démontre qu'il n'y a pas d'âge pour voir clair dans l'Esprit-Saint. Ce prêtre traduit les facettes de l'Amour de Dieu dans le monde. Il demeure un exemple d'un prêtre qui sait s'ajuster à la réalité de l'Église de Jésus-Christ en 2019. Lorsqu'on affirme que «la consécration des saintes espèces se réalise par l'Esprit-Saint»...Peut-on argumenter longtemps encore!......On dirait que les théologiens (ne) essaient «d'extrapoler» voire d'expliquer le «contexte» social et historique de la vie de Jésus sauf en ce qui concerne le « ministère ou la vocation de la femme en Église» adapté à notre époque ....Pourtant encore, parlons de la gracieuseté du don de la femme depuis toujours...... de sa scolarisation, de son engagement discret ....méconnu en Église...Oui, ce Père Guy Gilbert incarne ce Jésus «itinérant, de service, de compréhension et de miséricorde.... allant en périphérie...dans la rue» sur nos routes humaines...Oui, la femme en 2019 continue de marcher à la suite ou sur les «pas de Jésus».... de ce «faites ceci en mémoire de Moi» ...Poursuivons....car on entend aussi parler du mariage des prêtres...de l'ordination presbytérale des diacres mariés...Il ne faut pas se surprendre des priorités retenues......Alors, comment admettre l'avortement en témoignant de Dieu source de Vie via la considération du respect de la vie? Oui voilà un prêtre cohérent de ses pensées - actions- déclarations.... Il vit en ressuscité en faisant preuve d'espérance......D'autres de ses collègues ...peuvent vivre de la «tradition» hiérarchique et cléricale.... Ce remarquable Père Guy Gilbert est de ceux vivant ce verset de l'évangile ...«Dieu fait toute chose nouvelle» Ésaïe 43 et ou Apocalypse 21. 5 et ou 2 Corinthiens 5.17 ... mais faut - il ajouter qu'en 2019... il y a encore «exception».... Oui, il est une raison de servir et de faire preuve d'espérance en ce qui concerne le rôle de la femme en Église reconnue comme messagère de la «Vérité» par Jésus Lui-Même ....Pour terminer....Si le Pape Paul VI a eu son «prophète» en Maurice Zundel...peut-être que le Pape François trouvera-t-il le sien...le nôtre.... en ce Père Guy Gilbert en 2019 sans entrer davantage dans les détails....

Eugénie Marchand || 2019-09-06 18:52:41

Très beau texte... Mais, combien en faut-il de ces textes pour passer à la concrétisation des idées et à la déconstruction du pouvoir patriarcal?

 

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