Chronique littéraire de Louis Cornellier

Jean-Paul II, un saint contestable

«Je n’ai rien contre la charité, mais un saint qui choisit l’ordre plutôt que les pauvres, Pinochet plutôt que le théologien nicaraguayen Ernesto Cardenal, me dérange», écrit Louis Cornellier.
«Je n’ai rien contre la charité, mais un saint qui choisit l’ordre plutôt que les pauvres, Pinochet plutôt que le théologien nicaraguayen Ernesto Cardenal, me dérange», écrit Louis Cornellier.   (CNS photo/Arturo Mari, L'Osservatore Romano)
Louis Cornellier | Chroniqueur
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2020-06-18 11:58 || Monde Monde

Les concepts de canonisation et de sainteté me gênent. Pour moi, la perfection humaine n’est pas de ce monde, et essayer de faire croire le contraire me semble relever de l’imposture. Je sais que le concept de sainteté peut être compris dans un sens plus subtil. Dans son Petit dictionnaire de Dieu (Novalis, 2014), l’essayiste Jacques Gauthier affirme que la sainteté «n’est pas d’abord une question de perfection et d’équilibre psychologique, mais d’accueil et d’amour», avant d’ajouter qu’elle «n’est pas une décoration pour services rendus, elle est une grâce donnée, même aux sans-grades».

J’aime bien cette définition, mais elle ne dissipe pas mon malaise. En exigeant des preuves de miracles attribuables aux personnes qu’elle souhaite canoniser, l’Église entretient l’idée que les saints incarnent une sorte de surhumanité, une sorte de perfection qui les met à l’abri des turpitudes de l’humanité ordinaire. Or — désolé de jouer les trouble-fête —, je n’y crois pas.

La sainte vérité de Maupassant

Chaque fois que j’entends parler d’un saint homme ou d’une sainte femme, je pense à La morte, une nouvelle de Guy de Maupassant parue en 1887 et reproduite dans Apparition (Folio, 2018). Le narrateur aimait «éperdument» une femme qui vient de mourir, après avoir pris froid un soir de pluie où elle était sortie. Il la vénérait. Un jour, peu de temps après le triste événement, l’homme se rend au cimetière pour être près de son amoureuse.

Quand la nuit vient, il erre encore entre les tombes. Soudain, une dalle se soulève, un squelette sort de son tombeau et lit son épitaphe: «Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il aimait les siens, fut honnête et bon, et mourut dans la paix du Seigneur.» Le mort ramasse ensuite une pierre, efface ces mots et, avec l’os de son index, réécrit le texte: «Ici repose Jacques Olivant, décédé à l’âge de cinquante et un ans. Il hâta par ses duretés la mort de son père dont il désirait hériter, il tortura sa femme, tourmenta ses enfants, trompa ses voisins, vola quand il le put et mourut misérable.»

Quand il se retourne, le narrateur constate que tous les cadavres du cimetière font la même chose que le premier: «Ils écrivaient tous en même temps, sur leur seuil de leur demeure éternelle, la cruelle, terrible et sainte vérité que tout le monde ignore ou feint d’ignorer sur la terre.» Sur la tombe de son amoureuse, le narrateur ne lit plus «elle aima, fut aimée, et mourut», mais plutôt: «Étant sortie un jour pour tromper son amant, elle eut froid sous la pluie, et mourut.»

La vision de Maupassant est sombre, trop sombre. Ce n’est pas la mienne – je crois à la bonté foncière de certains êtres –, mais j’y lis néanmoins une vérité: tous les êtres humains, même ceux qu’on dit saints, comportent une part d’ombre.

Brider Vatican II

C’est dans cet esprit que je reçois Jean-Paul II, l’ombre du saint (Albin Michel, 2020), le bilan très critique que l’intellectuelle catholique Christine Pedotti et l’historien Anthony Favier réservent au pontificat de Karol Wojtyla (1978-2005), «l’un des règnes les plus longs de l’histoire de la papauté». Cet essai, qui se réclame d’un «droit d’inventaire», fera hurler les catholiques conservateurs qui vouent un culte à Jean-Paul II, dont on célèbre le centenaire de la naissance cette année. Pedotti et Favier, en effet, n’accusent pas ce pape de mauvaise foi, mais ils lui attribuent une lourde part de responsabilité dans «la gravité de la crise qui affecte le catholicisme au plan mondial». Le règne du Polonais, écrivent-ils, «a mis fin à toutes les espérances et les expériences de liberté initiées par le concile Vatican II».

Le journaliste Christophe Henning, un des premiers commentateurs de l’ouvrage en France, a parlé, dans La Croix, d’un «dossier à charge qui s’arrête principalement sur les ombres d’un long pontificat». Même s’il est vrai qu’ils jugent sévèrement l’œuvre du défunt pape, Pedotti et Favier lui reconnaissent toutefois de vrais mérites. Ils saluent, notamment, la repentance du carême de l’an 2000, lors de laquelle Jean-Paul II a demandé pardon à Dieu pour les péchés commis par les hommes d’Église, et, surtout, ses efforts constants de réconciliation avec les juifs.

Le reste de l’œuvre, cependant, reçoit une volée de bois vert. Le projet de Jean-Paul II, avancent Pedotti et Favier, consiste dans la volonté de recléricaliser et de restaurer l’Église catholique sur des bases conservatrices. Il modernise l’image de l’institution, mais ramène cette dernière, sur le fond, à une ère pré-Vatican II.

Pour lui, selon ses critiques, le prêtre n’est pas, comme le veut une conception plus moderne, «l’homme de la communion, celui qui anime et fait vivre la communauté des croyants rassemblés autour de la foi et de la parole des apôtres», mais «le sujet d’une élection divine», un être à part, sacré, une «sorte de héros», obligatoirement célibataire, intouchable. Cette manière de penser explique la bienveillance de Jean-Paul II pour des institutions autoritaires, comme la Légion du Christ, dont l’infâme fondateur Marcial Maciel a multiplié les crimes, et l’Opus Dei, elles aussi attachées à cette vision réactionnaire du prêtre.

Opposant acharné à toute forme de contraception artificielle qu’il qualifie de «rébellion» contre Dieu, intransigeant dans sa condamnation de l’homosexualité – les personnes homosexuelles doivent porter leur croix, disait-il – et partisan d’une conception traditionaliste de la femme – il défend sa pleine dignité, mais insiste sur sa spécificité qui la fait d’abord mère –, Jean-Paul II magnifie les femmes, mais il «n’envisagera en aucun cas de leur confier une quelconque autorité dans l’Église». Ce faisant, écrivent Pedotti et Favier, «il y a perdu les femmes, et avec elles des générations d’enfants».

Étouffer la libération

La pensée de Jean-Paul II, contrairement à celle du pape François, se nourrit plus directement de la tradition de l’Église que des textes évangéliques. Le conservatisme qui en émane la rattache à une pensée de droite. Bien des catholiques refusent l’utilisation d’une telle notion politique dans l’analyse des positions papales. Pedotti et Favier leur donnent en partie raison. «La pensée du pape, notent-ils, n’est pas facilement réductible aux catégories politiques ordinaires.» Jean-Paul II s’est farouchement opposé au communisme – on lui attribue même un rôle central dans la chute du mur de Berlin –, mais il a aussi dénoncé les dérives du capitalisme. «Il reste, écrivent les essayistes, qu’il reçoit beaucoup plus de soutien explicite de la droite que de la gauche sur le continent américain.»

Faire le bilan de son pontificat, c’est donc aussi, malheureusement, devoir rappeler qu’au moment où il tançait les théologiens de la libération, dans les années 1980, au nom de la lutte contre le marxisme athée, il faisait preuve de la plus grande complaisance à l’égard d’Augusto Pinochet, le cruel dictateur chilien. Les théologiens, prêtres, religieux et religieuses qui sont engagés dans la défense des pauvres et qui contestent, parfois radicalement, un ordre social au service des puissants sont, à mes yeux, plus près de l’évangile que les évêques en costume d’apparat qui fraternisent avec les autocrates et font la morale aux démunis.

Le scandale, dans cette histoire, n’est pas dans l’engagement politique des religieux qui s’opposent aux structures sociales injustes au nom de l’esprit évangélique, mais dans le silence que leur ont imposé Jean-Paul II et son chien de garde Ratzinger, tout en flirtant avec les dictateurs latino-américains soutenus par des courants nationaux-catholiques conservateurs.

Comme icône de la charité chrétienne, écrivent Pedotti et Favier, [Jean-Paul II] privilégiera la figure de mère Teresa de Calcutta. Contrairement à dom Helder Camara ou à Oscar Romero, la sainte de Calcutta ne mettait que très secondairement en question les conditions qui conduisent à la pauvreté et à la façon dont les soins sont organisés pour les indigents. Sa compassion à l’égard des pauvres et des souffrants passait par la spiritualisation de la maladie, le consentement fataliste à son destin et surtout un loyalisme sans faille à l’égard de la hiérarchie ecclésiastique.

Je n’ai rien contre la charité, mais un saint qui choisit l’ordre plutôt que les pauvres, Pinochet plutôt que le théologien nicaraguayen Ernesto Cardenal, me dérange.

Aujourd’hui, avec la montée en popularité du néopentecôtisme en Amérique du Sud, «la parole chrétienne profondément évangélique de libération et d’émancipation a été supplantée par des paroles de consolation et de résignation qui, au bout du compte, assignent les pauvres et les déshérités à leur destin pour le plus grand profit des puissants et des riches», déplorent Pedotti et Favier, en soulignant la responsabilité de Jean-Paul II dans cette régression.

Préférer François

Christophe Henning, dans La Croix, trouve Pedotti et Favier trop sévères. «S’il est des condamnations évidentes – l’impunité de Marcial Maciel, l’incurie dans la gestion des affaires pédophiles –, on peut toutefois regretter, écrit-il, que les auteurs considèrent certaines options wojtyliennes comme des errements: le bilan du dialogue interreligieux, l’émergence d’une génération issue des JMJ, les positions doctrinales en matière de respect de la vie peuvent, certes, froisser une part des catholiques, mais restent un héritage que d’autres revendiquent.»

Peut-être. Il n’en demeure pas moins que, dans l’esprit de l’évangile, il y a quelque chose qui ne va pas, me semble-t-il, chez un pape qui obtient la faveur des puissants et qui consacre le gros de ses énergies à sermonner ses modestes ouailles en brandissant un catéchisme rempli de diktats. Qu’on me permette d’aimer mieux un pape qu’on traite de communiste, parce qu’il dérange les riches en défendant les pauvres, et d’hérétique, parce qu’il prend ses distances avec l’obsession de la morale sexuelle de l’Église. Le Christ que je connais et que j’aime bousculait les défenseurs de l’ordre établi et parlait d’amour, mais jamais de sexe. François n’est peut-être pas un saint, mais il tente d’être fidèle au seul vrai guide.

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