Chronique littéraire de Louis Cornellier

La Sainte Trinité québécoise

«Sans une conscience de la transcendance, sans le sentiment qu’un sens existe qui dépasse les accidents et les tourments de la vie ordinaire, la vie humaine devient une maison construite sur le sable», écrit Louis Cornellier sur Le chandail de hockey.
«Sans une conscience de la transcendance, sans le sentiment qu’un sens existe qui dépasse les accidents et les tourments de la vie ordinaire, la vie humaine devient une maison construite sur le sable», écrit Louis Cornellier sur Le chandail de hockey.   (Illustration Présence/courtoisie)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-10-15 11:58 || Québec Québec

C’est une sorte de tradition pour moi. Chaque automne, quand commence la saison des Canadiens de Montréal – le 3 octobre, cette année —, je relis Le chandail de hockey, la plus célèbre nouvelle de l’écrivain québécois Roch Carrier. Très courte et très simple, cette histoire est une des plus belles et des plus éloquentes de notre littérature.

Elle constitue, selon Susanne Marshall de L’encyclopédie canadienne, la réponse de l’écrivain à la Société Radio-Canada, qui lui demandait, à la fin des années 1970, «de traiter, sur les ondes radiophoniques, de la culture et des désirs du Québec, qui, à l’époque, est dominé par le séparatisme, et de débattre de l’avenir de la province au sein du Canada». Œuvre d’un nationaliste québécois partisan du fédéralisme, Le chandail de hockey saisit, en quelques pages émouvantes, l’atmosphère mentale d’un Canada français qui constitue un pays dans le pays.

Même si, comme le souligne Marshall, ce «souvenir d’enfance […] illustre les divisions culturelles et linguistiques entre le Canada anglais et le Canada français» d’un point de vue québécois, l’œuvre est si fine et si juste, dans le propos comme dans la forme, qu’elle deviendra rapidement «un classique de la littérature canadienne». Elle est traduite en anglais l’année même de sa création (1979) et mise en images, en 1980, à la demande de l’Office national du film, par Sheldon Cohen.

En 2009, l’astronaute canadien Robert Thirsk voudra l’avoir avec lui quand il ira en mission dans l’espace. Et, bonne nouvelle, Le chandail de hockey vient d’ailleurs tout juste d’être réédité par les éditions Petit Homme sous la forme d’un bel album contenant les magnifiques illustrations de Cohen.

Je ne sais pas exactement ce qui ravit les lecteurs anglophones dans ce texte. The Globe and Mail a déjà affirmé qu’il s’agissait de «la meilleure nouvelle canadienne jamais écrite» et même The New York Times en a parlé comme d’un classique. Si je partage leur enthousiasme quant aux qualités littéraires évidentes de l’œuvre, j’imagine toutefois que ma lecture, toute québécoise et moins irénique que celle de Carrier lui-même, n’est pas la leur.

Le mauvais chandail

Carrier est né en 1937. On peut donc déduire que son souvenir de jeunesse se déroule aux environs de 1950, époque où Maurice Richard est au sommet de sa carrière de hockeyeur. Le glorieux Rocket, en effet, est un personnage central du Chandail de hockey. Carrier raconte que tous les petits garçons québécois du temps l’idolâtrent et veulent être comme lui. Passionnés par le hockey, ces enfants n’ont qu’un superhéros.

« Sur la glace, au coup de sifflet de l’arbitre, les deux équipes s’élançaient sur le disque de caoutchouc, écrit Carrier. Nous étions cinq Maurice Richard contre cinq autres Maurice Richard à qui nous arrachions le disque; nous étions dix joueurs qui portions, avec le même brûlant enthousiasme, l’uniforme des Canadiens de Montréal. Tous nous arborions au dos le célèbre numéro 9. »

Or, il advient que le chandail du petit Roch est trop petit et trop usé. Sa mère, qui ne veut pas que sa famille ait l’air pauvre, décide de lui en commander un dans le catalogue Eaton, plus en phase avec la mode, croit-elle, que le magasin général du village de Sainte-Justine, dans la région de Chaudière-Appalaches. Heureux, deux semaines plus tard, de recevoir le paquet, Roch a pourtant une vision d’horreur en l’ouvrant: M. Eaton lui a envoyé un chandail des Maple Leafs de Toronto! «J’porterai jamais cet uniforme-là», s’écrie-t-il.

Sa mère, dont l’argumentation à la fois douce et rusée me rappelle celle de ma grand-mère maternelle, essaie de le convaincre de porter le chandail honni en lui expliquant qu’il n’a pas vraiment le choix. On ne peut pas, dit-elle, retourner le chandail à M. Eaton. Comme c’est un Anglais, il sera insulté qu’un enfant refuse de porter le chandail des Maple Leafs, il ne répondra pas rapidement, et Roch ne pourra pas jouer au hockey de l’hiver.

Quand il se présente avec son chandail bleu à la patinoire, Roch se fait regarder de travers par tous ses amis. Personne ne veut le laisser jouer. Vers la fin du match, alors qu’il attend toujours son tour, un de ses coéquipiers reçoit un coup au visage. C’est sa chance. Roch saute sur la glace pour prendre la place du blessé, mais l’arbitre, un vicaire nationaliste, lui impose une punition pour impatience. Enragé par cette injustice, Roch fracasse son bâton. Le vicaire en rajoute. «Mon enfant, dit-il, ce n’est pas parce que tu as un petit chandail neuf des Maple Leafs de Toronto, au contraire des autres, que tu vas faire la loi. Un bon jeune homme ne se met pas en colère. Enlève tes patins et va à l’église demander pardon à Dieu.» Roch, doublement humilié, obéit. Sa prière sera pour implorer Dieu de le débarrasser de ce maudit chandail.

Notre mentalité nationale

À l’émission Tout le monde en parle du 6 octobre 2019, Serge Savard (né en 1946), une autre légende du hockey québécois, racontait que, dans son enfance abitibienne, seulement trois photos ornaient les murs de la maison familiale: celles de Pie XII, de Duplessis et de Maurice Richard. «La Sainte Trinité québécoise!» s’est exclamé avec à-propos le coanimateur Dany Turcotte en entendant ce récit d’enfance. C’est juste, pour le Québec du XXe siècle jusqu’à la Révolution tranquille: Pie XII, pour le catholicisme omniprésent; Duplessis, pour le nationalisme fervent mais velléitaire; le Rocket, pour l’héroïsme sportif compensatoire.

Carrier, dans Le chandail de hockey, ne dit pas autre chose. «Nous vivions, écrit-il, en trois lieux: l’école, l’église et la patinoire.» Pour l’adulte Carrier qui se souvient, toutefois, la politique a pris la place de l’école. Et sa nouvelle, qui radiographie brillamment le Québec d’hier, en dit long sur notre mentalité nationale.

Je lis, en effet, dans Le chandail de hockey, le témoignage d’un attachement profond, viscéral, à notre culture française et l’illustration de notre conscience inébranlable de ne pas être des Canadiens comme les autres – ni meilleurs ni pires: différents –, mais je lis aussi une sorte de résignation à notre soumission au maître anglais. Mme Carrier n’achète pas le chandail au magasin général du village parce qu’elle veut ce qu’il y a de mieux et cela ne peut venir, selon elle, que de Toronto. Or, son choix la rend dépendante d’un homme qui ne partage pas sa culture, avec le résultat que l’on connaît. Le Québec, conscient de sa particularité mais privé de souveraineté, formule fièrement des demandes légitimes, mais c’est le reste du Canada qui prend les vraies décisions. Aujourd’hui, ce nationalisme hésitant, presque contrit, qui oscille entre la fanfaronnade et l’effacement, continue de caractériser la mentalité québécoise.

Panne de transcendance

Le chandail de hockey s’achève avec la touchante scène du petit Roch en prière dans l’église, implorant Dieu d’envoyer des mites pour dévorer le chandail torontois. Cette évocation d’une religion consolatrice peut faire sourire, mais elle doit surtout faire réfléchir. Dans l’existence humaine, les déconvenues sont inévitables et peuvent même, si elles sont grandes et graves, nous mener à croire que la vie ne vaut plus la peine d’être vécue. Sans une conscience de la transcendance (qui ne se réduit pas au catholicisme ou à la religion), sans le sentiment qu’un sens existe qui dépasse les accidents et les tourments de la vie ordinaire, la vie humaine devient une maison construite sur le sable.

Accablé par son malheur, le petit Roch trouve refuge dans la prière. Le chandail des Maple Leafs, on le sait bien, ne disparaîtra pas, mais son caractère sacrilège sera relativisé. «C’est pas ce qu’on se met sur le dos qui compte, c’est ce qu’on se met dans la tête», dit la mère du hockeyeur en herbe. Or, quand il n’y a plus de différence entre les deux – quand la consommation et la réussite mondaine, par exemple, deviennent nos seules transcendances –, le désenchantement et l’insignifiance guettent. Le catholicisme, hier, malgré toutes ses dérives, le rappelait aux Québécois. On peut craindre que son effacement, sans transcendance de substitution valable, nous fasse oublier cette vérité anthropologique.

Le chandail de hockey est une nouvelle charmante, habitée par une réconfortante nostalgie. On peut la lire avec la joie au cœur, pour rêver au doux hier. Le chandail de hockey est aussi un chef-d’œuvre, dont la portée dépasse la trame du sympathique récit narré par l’auteur. Carrier, dans l’incipit, évoque les hivers de son enfance, «des saisons longues, longues». Son œuvre peut justement nous aider à traverser les longs hivers de toutes sortes dont la vie québécoise n’est pas avare.

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