Chronique de Jocelyn Girard

Le mythe toxique de l’incompatibilité culturelle

Des femmes assistent à la commémoration citoyenne marquant le premier anniversaire de la tuerie à la grande mosquée de Québec, le 29 janvier 2018.
Des femmes assistent à la commémoration citoyenne marquant le premier anniversaire de la tuerie à la grande mosquée de Québec, le 29 janvier 2018.   (Archives Présence)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2019-03-27 10:28 || Québec Québec

Ces jours-ci, on me met au défi de faire l’étalage de tous les massacres de chrétiens dans le monde, pour «compenser» la couverture médiatique qui privilégierait les musulmans, chaque fois qu’ils subissent un nouvel attentat terroriste, plus que tout autre événement haineux qui concernerait les chrétiens…

En parallèle à ces interpellations, un ami que j’aime bien et qui manie habituellement l’art de la nuance, finit par lâcher quelque chose qui m’atteint: «Je crois […] que nous devrions envisager la possibilité que certaines cultures ou valeurs soient tout simplement incompatibles entre elles – en partie ou en totalité.»

Il faisait référence à l’islam et le Québec.

Une personne au credo humaniste peut-elle arriver sincèrement à cette conclusion? N’est-ce pas abdiquer devant la difficulté du dialogue et l’impératif vital de faire tous les efforts possibles pour construire le vivre-ensemble?

Mais qu’est-ce donc qu’être «incompatible»?

Aux jours de mes fiançailles, plusieurs disaient de ma future épouse et moi-même que nous avions des personnalités incompatibles. Des tests prédisaient même l’échec de notre couple. Ma conjointe et moi allons bientôt célébrer 35 ans de mariage. Je l’aime plus qu’au premier jour et nous cohabitons avec plus d’harmonie, en respectant nos différences, que durant les premières années. Il m’est difficile d’imaginer que deux humains puissent être totalement incompatibles, sinon de façon provisoire ou sans vraiment faire l’effort de rencontrer l’autre avec tout ce qu’il est. Serait-ce différent pour les groupes aux croyances différentes?

Une guerre de chiffres… sans valeur

Le défi de la balance que me réclament certains détracteurs me paraît totalement improductif et tend plutôt à favoriser toutes les formes d’extrémisme. Je ne crois pas que d’exacerber l’esprit de groupe, du «même que soi» ou du «nous» - pas si indifférencié qu’on aimerait le croire – permettrait à la société québécoise de mieux vivre selon «ses valeurs». Le cas échéant, cela reviendrait à nier la richesse des personnes immigrantes qui viennent depuis plus d’un siècle contribuer au développement de notre culture. Quelle légitimité aurions-nous à nous isoler du reste du monde en ne limitant nos échanges qu’avec ceux qui nous ressemblent?

Quant aux religions, l’histoire à long terme montre qu’elles ont su coexister à un moment ou l’autre de leur existence. Il y a eu, bien entendu, des conflits, parfois des guerres sanglantes où la religion propre à une ethnie ou une culture était mise à contribution pour souquer les troupes et convaincre leur population d’envoyer leur jeunesse mourir au front au nom d’un dieu guerrier. L’Occident soudainement unifié par le christianisme ne fait pas exception, à preuve le fameux «axe du mal» de G. W. Bush! Mais ce sont les grandes périodes de paix qui devraient davantage nous inspirer aujourd’hui.

Qui des chrétiens, musulmans, juifs, hindous ou bouddhistes meurent le plus du fait qu’ils sont de telle ou telle appartenance religieuse? Est-ce si important?

D’une part, oui. Car il faut bien compter nos morts et exprimer notre solidarité avec les familles éprouvées. Mais la valeur d’une vie chrétienne serait-elle supérieure à celle d’une vie musulmane ou autre? Ma réponse est claire: non, aucune vie n’a plus de valeur qu’une autre. Ou plutôt, aucune vie n’a moins de valeur qu’une autre…

Apprendre à vivre en frères et sœurs ou mourir idiots

Martin Luther King, face aux tensions raciales de son époque, prophétisait déjà la mort à petit feu des groupes opposés parce que la violence ne peut qu’engendrer la violence, semant la mort et la détresse partout sur son passage. Oui, il nous faut apprendre de ces moments de l’histoire où la violence a dominé parce que des intérêts collectifs apportaient plus de divisions et d’hostilité contre les autres, trop différents pour faire partie du «nous». La seule voie ouverte par la peur, la méfiance et l'animosité envers des individus qu’on associe illusoirement à des groupes homogènes – par exemple: «les musulmans» – est le clash, le choc des cultures voire des civilisations que de tristes penseurs ont estimé probable.

Et si nous comptions plutôt tous les morts dus à la haine de l’autre, y compris la nôtre?

Chaque jour, des hommes, des femmes et surtout des enfants meurent à cause de la haine. Pourtant, toutes les religions estiment que la mort injuste d’un seul être humain constitue déjà la mort de l’humanité. Ce n’est pas pour rien qu’à toutes les guerres on a vu des gens risquer leur propre vie pour sauver des vies ennemies: c’est dans nos gènes de notre commune humanité!

Nelson Mandela, ayant pardonné à ses «autres détestables» qui l’avaient mis en captivité, l’a exprimé mieux que quiconque: «La haine n'est pas innée… Les hommes apprennent à haïr, et s'ils peuvent apprendre la haine, alors on peut leur enseigner l'amour, car l'amour gagne plus naturellement le cœur humain que son contraire.»

C’est dans un tel monde que je voudrais voir s’épanouir mes petits-enfants. Certainement pas dans celui de ceux et celles qui veulent seulement diviser, en croyant que leur vie, parce qu’elle serait liée à une culture supérieure ou incompatible avec d’autres, aurait une valeur plus grande.

Quand donc les chrétiens se mettront-ils sérieusement à répondre à l’appel du Christ à aimer leurs ennemis? Il n’a pas dit «tolérer» ni même «respecter», mais aimer… Et il est vrai qu’aimer peut amener certains à devoir assumer une immense rançon, celle d’être soi-même haï, menacé voire tué. La valeur d’une vie se mesure au don qu’elle fait d’elle-même, pas au fait d’appartenir à tel ou tel groupe.

Je pleurerai donc chaque vie innocente sacrifiée sur l’autel de la haine, peu importe en quoi elle se rapprocherait ou s’éloignerait de mon identité culturelle ou religieuse. L’incompatibilité n’est qu’un voile qui couvre notre unique appartenance: nous faisons partie de la seule race qui existe sur terre, l’humanité. C’est elle tout entière que nous devons préserver. Cela commande l’éducation au vivre-ensemble et au dialogue interculturel.

*Seuls les commentaires signés sont approuvés pour publication. Les propos diffamatoires et les attaques personnelles sont ignorés.

***

Présence a besoin de l'appui financier de ses lecteurs pour poursuivre sa mission.
Cliquez sur l'image de notre campagne de financement pour savoir comment votre don fait une différence.


2 Commentaire(s)

Daniel Laguitton || 2019-03-30 08:50:11

Merci, Monsieur Girard, pour ce billet qui résiste à l’argument d’incompatibilité culturelle qui est une simple variante (et même un confluent) du suprémacisme blanc et cherche à « exacerber l’esprit de groupe, du «même que soi» ou du «nous» » dans sa dimension la plus toxique qui commence au niveau individuel dans l’égocentrisme narcissique, se propage au niveau communautaire dans l’esprit de clocher et prend des proportions désastreuses dans le nationalisme et dans son excroissance hideuse qu’est le national-socialisme (nazisme pour les intimes). « Ne plante pas ton amour au-dessus d’un précipice en croyant l’élever », nous rappelle Tagore (un autre barbu incompatible, diront certains). En d’autres mots, une identité, individuelle ou nationale ne s’affirme pas en réprimant celle des autres. Il fut un temps où le colonialisme consistait à débarquer sur un rivage lointain pour y apporter la « bonne nouvelle » tout en organisant un pillage éhonté. Vint ensuite un néo-colonialisme qui a consisté (et consiste toujours) à remplacer l’occupation militaire par une occupation financière. Devant les vagues migratoires qui sont en grande partie le résultat de ces deux formes initiales de colonialisme, l’hydre colonialiste montre aujourd’hui une troisième tête, celle de la sacro-sainte « intégration », pieux synonyme d’absorption et d’engloutissement : my way or no way. L’incompatibilité est déjà prise pour acquise lorsque je demande à l’autre de s’intégrer. Si nous remplacions « intégrer » par « inclure », dans nos réflexions et nos discours sur le rapport à l’autre, à ce migrant dont la mouvance est enracinée dans des tragédies et des deuils auxquels on a l’audace et l’inconscience d’ajouter l’exigence qu’il se dépouille en plus des éléments culturels et religieux qu’il a pu sauvegarder du désastre, nous pourrions commencer à découvrir chez lui une mine de richesse culturelle et humaine au lieu d’y voir une menace. Par une curieuse et indulgente réciprocité, la mine d’or que nous exploitions hier sur ses terres lointaines nous revient aujourd’hui sous forme d’un prochain à aimer. Allons-nous aussi saccager cette terre ? Si je ne devais retenir qu’une seule phrase de votre billet, Monsieur Girard, ce serait celle-ci : « L’incompatibilité n’est qu’un voile qui couvre notre unique appartenance. ». Elle me permet, en effet, pour conclure, de poser cette question à laquelle je laisse au lecteur le soin de répondre en son âme et conscience : entre celui qui, au nom d’une « neutralité » totalement fictive, veut interdire le port de ce qu’il appelle « signes religieux » et ceux et celles qui sont spécifiquement visés par cette mesure, qui donc porte vraiment le voile ?

Jocelyn Girard || 2019-04-01 00:00:00

Merci de votre commentaire. Vos formules ont l'art de dire vrai. Je suis heureux que la mienne, en tout fin, ait pu vous plaire. Effectivement, "ce qui nous voile" est sans doute bien plus opaque que celui que nous accusons de tous les torts...

Christian Vachon || 2019-03-27 13:30:06

Je voulais réagir sur ce texte car j'y perçois beaucoup de malentendus. À l'avance, je tiens à m'excuser de coloniser cette section avec un commentaire non standard. 1) Le premier malentendu se porte sur l'échelle utilisée pour évaluer les compatibilités. Je crois que tout le monde est d'accord pour dire qu'à l'échelle individuelle, chaque chrétien, est appelé à aimer les autres, incluant ses ennemis. Il est notoire que des chrétiens peuvent être amis avec d'autres de religions différentes. En ce sens, vous enfoncez une porte ouverte en rappelant que Christ commande l'amour des ennemis. Mais dans le sens commun, l'incompatibilité déclarée entre chrétiens et musulmans peut et doit être comprise à l'échelle socio-politique. Car les différences dans les visions du monde entre musulmans et chrétiens (et athées) rendent difficiles l'établissement de règles communes satisfaisantes pour tous. Cela explique en partie les conflits dans certaines parties du monde, dont les tueries. On ne peut pas faire l'économie de cette réalité et tenter de le faire relève de l'angélisme. 2) J'ai de la difficulté suivre votre raisonnement car vous semblez attaché à l'appel du Christ (en rappelant qu'aimer peut amener à se faire haïr) mais vous semblez déplorer en même temps l'attachement à un groupe, comme si l'appartenance à la confession chrétienne et la fierté que cela produit était intrinsèquement une source de division. Croyez-vous que l'on puisse aimer d'un amour Agapè sans être attaché fortement au groupe qui professe et nourrit cet amour? C'est noble d'en appeler à la reconnaissance de la race universelle pour faire avancer le dialogue mais c'est trompeur car personne ne se sent appartenir à l'humanité avant d'appartenir d'abord à sa famille, à son village, à sa confession, à son pays. Au contraire, les conflits entre différentes cultures, religions ou races existent quand le sentiment d'appartenance à ceux-ci n'est pas assez fort. Je vous renvoie ici à l'ouvrage de Jean-Claude Guillebaud, "la force de conviction". Le dialogue inter-culturel ne peut exister qu'entres communautés ayant des identités fortes et claires et quand elles ne se sentent pas menacés par l'identité de l'autre.

Jocelyn Girard || 2019-03-27 00:00:00

Merci d'avoir commenté. Il va de soi que la compatibilité à deux, travaillée sur le long terme, n'a pas de commune mesure avec la compatibilité interculturelle. Je voulais surtout appuyer ma conviction sur une expérience qui m'a conduit à m'ouvrir aux personnes différentes, aux cultures différentes, aux valeurs exprimées par certains qui paraissent, au départ, à des lieues des miennes, mais qui ne m'ont jamais empêché d'aller au-delà pour favoriser la puissance de la rencontre plutôt que d'abdiquer dès que les différends semblent insurmontables. Mon assertion relève davantage du défi posé, en toute espérance, que de la recette simpliste. Dans ce même point, vous affirmez que "les différences dans les visions du monde entre musulmans et chrétiens (et athées) rendent difficiles l'établissement de règles communes satisfaisantes pour tous". "Difficiles", c'est le mot qui convient. Impossible est à proscrire cependant. Et si nous parlions des musulmans et des musulmanes qui sont déjà ici, parmi nous? La question de l'intégration ne s'est jamais posée pour bon nombre d'entre eux qui sont avec nous depuis 30-45 ans. Dans ma région, les plus anciens y sont installés depuis si longtemps, ont élevé des fils et des filles qui, si ce n'était de leur nom et de leur teint, n'ont rien de bien différent des miens. Mais depuis que terrorisme, djihadisme, extrémisme et islamisme sont des mots qu'on tend à associer indifféremment à tous les musulmans, y compris ceux qui étaient déjà ici bien avant le 9 septembre 2001, nous entretenons un regard différent sur eux, nourri par la peur. Cela me fait penser aux Japonais dans l'ouest du Canada, que l'on a mis dans des camps d'internement en 1942 en les déclarant "ennemis du Canada"... Tout simplement par association avec l'état japonais qui était en guerre. Était-ce une manière de réaffirmer le "nous" canadien, en nous séparant d'une communauté pourtant parfaitement intégrée? Certes, nous avons besoin de mieux circonscrire les marqueurs de notre identité nationale, mais nous ne pouvons pas exclure ceux que nous avons accueillis comme s'ils n'avaient rien à en redire. C'est méconnaître l'islam que de parier sur l'incompatibilité des valeurs. L'islam n'est pas plus homogène que ne le sont les chrétiens. Mais il y aura toujours certains imams ou des intégristes qui voudront imposer leurs vues à l'ensemble, tout comme nous avons des pasteurs qui continuent de vouloir imposer les règles morales judéo-chrétiennes à l'ensemble de la société, tout comme nous voyons apparaître des courants d'extrême-droite qui voudraient imposer une manière standardisée d'être Québécois! Ces courants idéologiques ont leurs adeptes ici comme ailleurs. Le vivre-ensemble consiste à nous écouter d'abord et à comprendre nos différences. Il implique un dialogue réel qui n'évacue pas la vérité de nos oppositions, en termes de valeurs et de comportements sociaux. Je ne déplore nullement l'appartenance à un groupe. Je suis catholique issu de plusieurs générations de "canadiens-français" et je me sens dans mon élément naturel avec ce qui m'a construit. Mais le monde que nous avons devant nous implique une "sortie de soi" pour aller à la rencontre de l'autre. Nous sommes ici la société d'accueil. Nous avons un devoir de faciliter l'intégration en nous assurant que celle-ci se fasse par la voie de l'intelligence et du dialogue. Si notre mode de vie est aussi brillant que certains veulent le laisser entendre, alors il n'y a pas à craindre que les nouveaux arrivants voudront nous rejoindre pour trouver parmi nous des espaces de liberté, de respect, d'épanouissement personnel et des valeurs communes. Sur ce point je vous rejoins, je doute que notre identité nationale ou ethno-culturelle soit si forte qu'on le voudrait. C'est bien pour cela que la peur nous commande plus souvent que l'ouverture... Soyons fiers de ce que nous sommes... Ce que nous sommes inclut l'ouverture à la différence. J'en ai des preuves quotidiennes.

 

du même auteur

Deux victimes d'abus par un membre du clergé, Alessandro Battaglia (droite) et Denise Buchanan, prennent part à une manifestation de victimes le 21 février 2019 à Rome.
2019-02-26 10:18 || Monde Monde || Aucun commentaire

Avec les victimes, jusqu’où l’Église acceptera-t-elle d’aller?

«C’est bien le moins que nous puissions attendre de nos dirigeants politiques: s’informer davantage afin de chercher les bases d’un compromis social qui donne un signal d’inclusion», écrit Jocelyn Girard. Photo: le premier ministre François Legault.
2019-02-07 11:48 || Québec Québec || 3 Commentaire(s)

Signes religieux: en flagrant délit d'ignorance

Le procès de l'archevêque de Lyon, le cardinal Philippe Barbarin, débutait le 7 janvier 2019.
2019-01-08 14:42 || Monde Monde || 2 Commentaire(s)

Procès Barbarin: coup d’envoi d’une année cruciale en matière d’abus cléricaux

articles récents

«C’est peut-être parce qu’il est un mystère douloureux que le Vendredi saint parle si fort à l’humanité», écrit Louis Cornellier.
2019-04-15 09:32 || Monde Monde || 3 Commentaire(s)

L’homme de Pâques

«Vivre en chrétien, ce n’est pas quémander des règles morales à l’Église; c’est n’avoir qu’un seul vrai catéchisme, l’Évangile, et son idéal de fraternité», écrit Louis Cornellier.
2019-04-01 09:06 || Québec Québec || 1 Commentaire(s)

Une foi qui libère

Jean-Claude Leclerc revisite l'affaire SNC-Lavalin qui fait perdre des plumes aux libéraux de Justin Trudeau.
2019-03-25 11:06 || Québec Québec || Aucun commentaire

SNC-Lavalin, le souffle de l'édifice qui s'écroule