Claude Lacaille

Lettre ouverte : Développement et Paix emporté par un courant intégriste

Lettre ouverte du bibliste Claude Lacaille sur la crise que traverse l'organisme Développement et Paix.
Lettre ouverte du bibliste Claude Lacaille sur la crise que traverse l'organisme Développement et Paix.   (Courtoisie/Waleed Al-Ahmad)
2018-11-20 11:15 || Canada Canada

En 2011, la crise de Développement et Paix éclatait avec force sous l'influence de la droite catholique et les pressions du mouvement pro-vie, de façon notoire particulièrement au Canada anglophone. J'ai mené personnellement une campagne pour dénoncer l'accaparement clérical de ce mouvement de laïques par l'épiscopat conservateur.

Déçu du peu de courage des autorités de Développement et Paix devant la charge épiscopale, j'écrivais à son directeur:

La crise actuelle de Développement et Paix sème le désarroi parmi ses employés et envenime le climat de travail. Garder le silence ne fait que reporter et amplifier le problème d’une année à l’autre. Nous sommes conscients comme vous que l’orientation donnée à notre organisation par l’encyclique Populorum Progressio de Paul VI sur le développement des peuples n’a plus la cote dans une partie de l’épiscopat mondial et que les orientations du Concile Vatican II sont souvent mises en veilleuse, quand elles ne sont pas carrément remises en question par les autorités vaticanes.

Dans ce contexte, vouloir gagner du temps en jouant à la diplomatie avec des évêques qui ont juré la mort de Développement et Paix ne mène nulle part.

J'écrivais ceci un an plus tard à Michael Casey, directeur général, en répondant à ses vœux de Noël 2012:

Vous nous invitez à fêter Noël avec courage, mais il me semble que les administrateurs de l’organisation ont fait preuve de bien peu de courage pour défendre notre organisme devant les pressions de quelques évêques conservateurs tonitruants. Vous avez cédé sur l’essentiel de la solidarité et Développement et Paix devient peu à peu un organisme de charité destiné à ceux et celles qui pensent «catholique». C’est inacceptable et j’en suis profondément affligé. Je déplore le manque de transparence et de courage que vous avez eu dans ce conflit où vous auriez bien fait de vous appuyer sur vos bases militantes plutôt que d’essayer de sauver les meubles à huis-clos.

C’est pourquoi je vous demande de rayer mon nom de vos listes et de ne plus me solliciter pour des dons ou autres collaborations. Il y a heureusement d’autres lieux pour "faire avancer les droits avec conviction". Dans un moment historique où l’Église catholique s’effondre partout à cause du leadership aveuglé et borné de ses dirigeants, Développement et Paix est emporté par ce courant intégriste que je ne saurais appuyer.

Tout cela nous montre la fragilité des réformes menées par le pape François qui hérite de presque quarante ans de gestion vaticane sous les houlettes intégristes de Jean-Paul II et de Benoît XVI. Les évêques nommés sous ces pontificats continuent leur travail de sape des réformes de Vatican II.

Développement et Paix survivra comme une œuvre pie sans enracinement. Une autre institution qui s'écroule, nous invitant à continuer de nous inspirer de son souffle initial hors des institutions cléricales castrantes.

Claude Lacaille, bibliste


7 Commentaire(s)

Jean-Léon Laffitte || 2018-11-22 11:25:42

@Serge Émond : Le pape François utilise l'expression de « tueurs à gages » pour parler des avorteurs et de « nazis en gants blancs »... Je ne crois pas qu'il considère que c'est une question de « cathos de droite »... ou de cléricalisme. Considéréz-vous le pape comme un facho?

Serge Emond || 2018-11-21 15:30:18

Que de fureur et de colère de cathos de droite ! Qui sont ces évêques pour juger pour paraphraser le pape François ? Encore le cléricalisme en action ! Pauvre François, il devra encore lutter fortement pour anéantir ce cléricalisme de contrôle et de jugement. Développement et Paix doit résister à ces fachos.

André Belzile || 2018-11-21 14:27:10

@Dominique Boisvert. Vous soulignez la ligne de conduite du "moindre mal". Cela pourrait, à première vue, paraître juste. Cependant, UN MOINDRE MAL N'EST PAS UN PETIT BIEN. Je me suis intéressé à cette problématique et à plus de 68 raisons entendues/lues de la "nécessité" d'un avortement. En aucune je n'ai pu y voir un BIEN IMPOSSIBLE. Je n'ai jamais rencontré quelqu'un qui considérait l'avortement comme un Bien en soi. Plusieurs, cependant, tel que vous le soulignez très bien, voyaient cela comme une sorte de "moindre mal". Cette dernière expression, concept philosophique, n'est pourtant considérée que lorsque le Bien s'avère tout à fait impossible et que seul le mal y était confronté. Ce concept n'est pas à utiliser non plus pour souligner une résignation. En psychothérapie, en 30 000 heures d'écoute de la souffrance humaine, je n'ai pourtant jamais été confronté à un Bien impossible. Il y a toujours eu une espérance possible, une petite lumière qu'il valait la peine de suivre et de faire grandir. Ainsi, alors que certains considèrent l'avortement comme un moindre mal, il nous faut retenir qu'un MOINDRE MAL n'est cependant jamais un PETIT BIEN... Et aucune personne humaine ne grandit et ne s'élève en suivant ce type de conduite... L'organisme Développement et paix représente la main des Évêques canadiens auprès de personnes dont la pauvreté est au coeur de leur dure réalité. Il s'avère donc tout à fait légitime que cette main soit en accord avec le cœur de la CECC et de sa posture morale... Et d'être alors des soutiens capables de créer des lieus, des espaces qui, plutôt, élèvent la femme désemparée (et aussi l'enfant à naître, ainsi que l'homme)...

Jean-Léon Laffitte || 2018-11-21 12:51:00

@Dominique Boisvert : La « complexité de la question », expression utilisée fréquemment cache bien souvent une lâcheté à voir la réalité telle qu'elle est et le manque de courage à agir en conséquences... Les groupes luttant pour les droits des enfants à naître luttent aussi pour le soutien aux femmes pendant et après la grossesse. Ce sont ces groupes qu'il faut aider, pas ceux qui préfèrent apporter comme « soutien » l'élimination de l'enfant, avec tous les traumatismes que cela apporte aussi aux mères endeuillées... Vous avez raison de dire qu'aucune femme ne doit être abandonnée et c'est pour cela qu'il faut travailler et soutenir les organismes qui aident les femmes enceintes en difficultés, car une femme qui avorte est dans les pays pauvres, une femme qui a été abandonnée. Encore une fois, si la majorité des organismes ne collaborent pas à l'élimination d'enfants, pourquoi nous joindre à ceux qui participent à ce massacre? La gravité de la question implique, oui, que nous n'ayons aucune collaboration avec ces mises à mort. Il y a longtemps que les groupes dits « pro-vie » ont compris qu'ils devaient soutenir les femmes enceintes en difficultés et ils le font, que ce soit pour le logement, l'école, la garderie, l'épicerie, etc. Pourquoi ne pas soutenir plutôt ces organismes de développement? Il n'existe pas de « moindre mal » à tuer un enfant innocent. Il y a des gestes de folies, comme celui-là, causés par la misère et la pauvreté. Favoriser ses gestes de folies n'aident pas les femmes, mais les enfoncent dans la misère en ajoutant à leur pauvreté, la souffrance d'avoir laissé mourir leur enfant. L'avortement n'est jamais une solution que l'on peut proposer. Si 10 % du travail d'un organisme est un travail de « nazi en gants blanc » ou de « tueurs à gages », comme le dit le pape François, non, c'est trop grave pour que nous puissions y collaborer en finançant ses organismes et en libérant l'argent qui leur permettra de faire la promotion de cet acharnement morbide sur les femmes et les enfants.

Dominique Boisvert || 2018-11-21 10:09:24

@Jean-Léon Lafitte: C'est malheureusement «si difficile». Pourquoi? Parce que la réalité se plie bien rarement à nos catégories morales, philosophiques ou spirituelles. Je suis personnellement un chrétien nonviolent qui lutte pour le respect de la vie et contre la peine de mort. Je ne suis évidemment PAS POUR l'avortement. Mais je reconnais la complexité de la question pour un grand nombre de femmes dans des situations données et je respecte le choix douloureux que certaines peuvent estimer, en conscience, devoir faire. Respecter le choix de l'avortement comme un MOINDRE MAL, dans certaines circonstances, n'en fait pas moins un MAL et ne fait pas de nous des gens qui sont favorables à l'avortement. Et ne pas abandonner les femmes qui font le choix (contraire au nôtre) de l'avortement à la boucherie ou aux abus de l'avortement clandestin est un geste de charité chrétienne, et non pas une approbation (et encore moins la promotion) de l'avortement! Mais de manière encore plus essentielle, soutenir financièrement un partenaire étranger qui fait un travail essentiel «sur le terrain» du développement et de la lutte contre la pauvreté et l'exploitation NE SIGNIFIE PAS qu'on approuve la totalité de son action ou des positions de ses dirigeants. Si 90% du travail du partenaire sur le terrain correspond aux critères et aux priorités de l'organisme donateur (ici Développement et Paix) ou de notre Église, est-il raisonnable de refuser de soutenir le partenaire (et donc la mission de Développement et Paix) parce que 10% de son travail sur le terrain ne correspond pas à ces critères et priorités? L'argent donné généreusement par les catholiques pour soutenir le travail de développement ne doit pas devenir un instrument de chantage ou de pression politique POUR IMPOSER nos convictions (et encore moins celles de certains de nos évêques). C'est un geste de solidarité avec nos frères et soeurs dans le besoin et «le verre d'eau de Matthieu 25» n'a jamais été soumis, par Jésus, à un examen de rectitude morale: à celui qui a soif, on doit donner à boire, peu importe ses convictions personnelles.

François Paré || 2018-11-21 08:06:57

J'ai envie de crier aux évêques: "Usque tandem abutere patientiam nostram" (Cicéron). Et je repense au vœu pieux de François à l'aube de son service universel: "une Église pauvre au service des pauvres". Alors je me dis que le fric (et ses retenues) peut être une arme à deux tranchants, tout comme la Parole de Dieu. Je serais donc favorable à ce que les paroisses se donnent le mot de retenir en fidéicommis toutes les sommes récoltées lors de la «Collecte pour les besoins de l'Église du Canada» en septembre prochain. En effet, les fidèles perçoivent de plus en plus de "signes alarmants de conflit avec l'enseignement" du Christ des évangiles dans les pratiques et comportements de leurs évêques et pasteurs: hypocrisie, camouflage de preuves accablantes d'inconduites sexuelles, titres ronflants, costumes extravagants, vilaine habitude d'imposer aux femmes de lourds fardeaux qu'ils ne sauraient eux-mêmes supporter, etc etc. Je considère comme un devoir moral la retenue de ces fonds jusqu'à ce que la Conférence des Évêques Catholiques du Canada fasse amende honorable crédible. D'ici là, «le roi est nu» et la pauvreté est prescrite... Exaspération exacerbée!

Jean-Léon Laffitte || 2018-11-20 19:25:49

Le véritable courage, c'est de dénoncer aussi, comme le fait notre Pape François, l'horreur de l'avortement comme « solution ». Lui parle de « tueurs à gages », de nazisme « en gant blancs ». Il ne collabore en aucune façon à cette culture de mort. Pourquoi ne serait-il pas possible de continuer la mission de Développement et Paix avec une majorité d'organismes qui ne se compromettent pas avec l'élimination d'enfants? En quoi cela est-il si difficile?

 

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