Chronique de Louis Cornellier

Vers le haut, avec Vigneault

«Le poème s’intitule Novembre. Après, viendra l’hiver, le pays de Vigneault, le mien, le vôtre.»
«Le poème s’intitule Novembre. Après, viendra l’hiver, le pays de Vigneault, le mien, le vôtre.»   (Pixabay/MichaelGaida)
Louis Cornellier | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-11-01 11:10 || Québec Québec

Pour tous les patriotes québécois, Gilles Vigneault, qui fêtait ses 90 ans le 27 octobre 2018, est un maître. Il a su, dans son œuvre chansonnière et poétique, magnifier le Québec profond, celui des gens de son pays, dans une langue à la fois populaire et somptueuse. Plus encore, il a su montrer que l’élan nationaliste québécois s’inscrit dans la volonté humaine universelle de vivre debout. Son œuvre est à ce point fidèle au plus noble esprit québécois qu’on peut se demander s’il est possible d’aimer le Québec sans aimer le chanteur.

Je l’aime, moi, depuis mon adolescence. J’ai toujours eu le sentiment d’être tiré vers le haut en écoutant Mon pays, Si les bateaux et les autres. Je suis chez moi dans le nationalisme humaniste du barde. Cela dépasse le militantisme politique. Le pays de Vigneault, c’est bien sûr le Québec, mais c’est, plus encore, cette région de l’être où on peut parler de liberté vraie. Il y a, dans l’œuvre du poète, une veine spirituelle et métaphysique qui lui donne sa grandeur. Si la liberté ne se rend pas jusqu’à l’âme, fait-il comprendre, elle est vaine.

La nécessité de croire

Dans Vigneault. Un pays intérieur (Novalis, 2012), un livre d’entretiens avec le journaliste Pierre Maisonneuve, le chanteur n’hésite pas à témoigner de sa foi. L’homme n’est pas théologien et ne s’en excuse pas. «Croire naïvement, dit-il, est peut-être la seule façon de croire: être naïf devant soi-même, devant les autres, devant ce qui arrive dans la vie, dans la nature, par exemple.»

Fidèle au sens du sacré de ses ancêtres, celui, précise-t-il, qui «me fait agir d’une certaine manière et m’empêche d’agir d’une certaine autre», Vigneault insiste pour dire que le doute «est un compagnon fidèle et précieux», parle modestement de sa conscience comme d’une personne en lui «qui a deux mots à dire… et qui les dit de temps en temps», mais il ne tourne pas autour du pot. «Je crois, confie-t-il à Maisonneuve, parce que pour moi c’est une nécessité.»

Cette foi, aussi bien, nuance-t-il, horizontale – la foi dans les autres – que verticale – la foi en Dieu –, explique la profondeur de l’œuvre et, par conséquent, sa valeur universelle. «Il faut être de tous temps sur ses gardes pour ne pas céder à la tentation quotidienne d’être de son temps», écrit Vigneault dans L’armoire des jours (Nouvelles éditions de L’Arc, 1998). Et la foi véritable permet, justement, de résister à cette tentation parce qu’elle s’inscrit dans un temps étranger à l’air du temps.

Je ne ferai pas de Gilles Vigneault un chanteur chrétien au sens mièvre du terme, même s’il n’est pas insignifiant de rappeler que l’artiste a composé une messe en 2008. Je me permettrai, cependant, de le présenter comme un poète animé par une intention métaphysique. «Il s’agit, dit-il à Maisonneuve en parlant de son œuvre, d’une quête qui suppose de devenir celui de plus que moi que je m’efforce d’être. Dans la partie invisible, inquantifiable de l’Univers, il y a une présence, une essence, un être qui, lui, aurait un ordre intérieur et un axe, une direction. Ma quête, c’est de trouver cette direction.» Fasciné par l’astronomie qu’il fréquente en dilettante, le poète se dit «persuadé que, plus on creuse dans la science, plus on est près du mystère que le mot Dieu représente» et il évoque, pour définir la voie qu’il explore, «l’idée de Teilhard de Chardin» d’une «marche vers le devenir de Dieu».

Sur le chemin de l’être

Cette quête est le fil conducteur du recueil de poèmes inédits Le chemin montant (Boréal, 2018). Vigneault, en réitérant sa volonté de «mourir debout», comme un chêne ou comme le Christ, pourrait-on faire remarquer, y dit de la poésie qu’elle est «essentielle à l’âme/ comme l’eau l’est au corps» et qu’elle constitue, en ce sens, «l’eau de l’au-delà».

Avec ce viatique, le poète s’engage sur un chemin montant qui n’est nul autre que la vie, tendue vers ce qui l’anime et ce qui la dépasse.

Sur le chemin montant qui menait jusqu’à vous
J’ai changé de bâton, j’ai changé de semelles
Et quand je m’attardais assis près des margelles,
Le pèlerin en moi restait debout.

L’homme en quête de l’essentiel a bien sûr besoin de se reposer, mais, même alors, il se rafraîchit à la source du sens pour maintenir le cap sans s’effondrer.

Ce chemin ne m’est pas tout à fait inconnu
Et j’en connais le bout mais jamais la distance
Qu’il me reste à courir… Au loin, on voit que dansent
Les ombres d’amis qui n’en sont point revenus!

Magnifique poème de l’espoir croyant, Sur le chemin, qui ouvre le recueil, est une délicate et saisissante invitation à se faire, pour reprendre une formule d’Heidegger, berger de l’être, de notre être, de notre âme, afin de devenir «celui de plus que moi que je m’efforce d’être», sur le sentier qui mène là où dansent nos disparus, parce que, affirme Vigneault dans Un pays intérieur, «les morts ne sont pas morts, il y a une vie après la vie».

Dans un célèbre passage des Pensées de Pascal, on entend Jésus dire à l’Homme: «Console-toi: tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais déjà trouvé.» La formule, comme souvent chez Pascal, est sublime. Elle dit que la vérité est à la fois la source et le but, que la réponse même à la quête de Dieu s’entend dans l’inquiétude existentielle qui motive la recherche.

L’espérance ultime

Je retrouve cela – cette inquiétude, cette consolation et cette espérance – dans le dernier poème publié par Fernand Dumont (Œuvres complètes, Tome V, PUL, 2008), son plus beau:

Quand je serai très vieux
Demain peut-être
Quand l’ange tournera discrètement la page inachevée
Quand j’aurai fini de traquer les mots
Défaillant d’en avoir tant mis sur la page
Quand viendra le temps de partir
Toute parole close
L’âme bleue pareille au silence
Et livrée aux confins de l’absence

[…]

Ce jour-là toutes mes nuits au bout des mains
Je fermerai les yeux de la mémoire
Tendu dans l’attente de la lumière
Transi de tenace espérance

L’âme enfouie dans ses feuillages
Ses heures résignées en un vaste songe
J’abandonnerai ma main consolée dans la tienne
Ce sera le matin  je pense

À l’automne de sa vie, le nonagénaire Vigneault, qui chante encore sa Jeunesse avec entrain et finesse sur son plus récent disque, nous entraîne sur le chemin montant vers l’espérance ultime:

Juste assez de jour pour que tout vive
Juste assez de vent pour que je pleure
Juste un mot de plus pour que je suive
Ce pas qui me dise où je demeure

Le poème s’intitule Novembre. Après, viendra l’hiver, le pays de Vigneault, le mien, le vôtre. Dieu aime la poudrerie et se promène aussi en raquettes.

 

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