Alors que l'Église est appelée à délaisser sa théorie de la guerre juste

En Estrie, les cloches des églises sonneront 100 fois pour le jour du Souvenir

Les Cloches de la paix sonneront 100 fois le 11 novembre. Ce geste de solidarité auquel prendront part plusieurs églises survient alors que plusieurs voix appellent l'Église catholique à remettre en question son ancienne théorie de la «guerre juste».
Les Cloches de la paix sonneront 100 fois le 11 novembre. Ce geste de solidarité auquel prendront part plusieurs églises survient alors que plusieurs voix appellent l'Église catholique à remettre en question son ancienne théorie de la «guerre juste».   (Pixabay)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-11-08 15:15 || Canada Canada

Les cloches des églises de l’archidiocèse de Sherbrooke se joindront à celles d'autres églises à travers le pays et sonneront 100 fois ce dimanche 11 novembre pour marquer le centième anniversaire de la fin de la Grande Guerre de 14-18. Ce geste de solidarité d’une ampleur inégalée depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale survient alors que plusieurs voix appellent l'Église catholique à remettre en question son ancienne théorie de la «guerre juste».

En Estrie, les cloches sonneront à la tombée du soleil, soit vers 16 h 22. Elles se joindront ainsi à celles de la Colline parlementaire, des hôtels de ville, des lieux de culte, des bases et des navires militaires, en rappelant que lors de l’armistice de 1918 en Europe, on avait fait sonner les cloches pour marquer la fin d’une guerre éminemment plus meurtrière qu’initialement anticipée. «Nous espérons que les gens qui entendront les cloches s’arrêteront et méditeront sur les pertes et les sacrifices consentis, tant sur le champ de bataille qu’au pays», écrit la Légion royale canadienne dans un document acheminé aux églises. À travers le Canada, ces Cloches de la paix seront frappées 100 fois, à intervalle de cinq secondes entre chaque coup.

«Le son des cloches, le 11 novembre prochain, sera l’occasion de vous souvenir de ceux qui ont servi notre pays et sacrifié leur vie», rappelle l’abbé Alain Larochelle, aumônier pour la Légion royale canadienne en Estrie et curé de la paroisse Nativité-de-Jésus de Sherbrooke. C’est à son initiative que l’archidiocèse de Sherbrooke a décidé de se joindre au mouvement.

Avant d’œuvrer auprès des vétérans, le prêtre sherbrookois a été aumônier militaire pour la Réserve pendant dix-neuf ans. Les conséquences de la guerre, il les connaît par les histoires des militaires qu’il fréquente. Encore récemment, il a accompagné dans le deuil la famille d’un militiaire qui s’est suicidé. Ce dernier avait été déployé trois fois, en ex-Yougloslavie et en Afghanistan.

«La guerre ne se fait pas de la même manière qu’il y a 100 ans, elle n’est pas meurtrière de la même façon. Pour les Première et Deuxième Guerres mondiales, ce qui a frappé, c’est le nombre de morts. Les guerres plus modernes, ce sont les gens qui sont revenus blessés dans leur esprit», explique l’abbé Larochelle.

«Des infirmières crucifiées sur les portes, des enfants abandonnés… C’étaient des atrocités innommables en ex-Yougoslavie. J’ai connu des militaires qui sont partis fiancés et qui, à leur retour, ne voulaient plus se marier. ‘Pourquoi se marier dans un monde comme celui-ci?’ disaient-ils. Pour certains, il a fallu beaucoup de temps avant de pouvoir avoir des enfants», explique l’aumônier.

Une paix fragile

Il ne reste plus de vétéran de la Première Guerre mondiale encore en vie au Canada. Ceux de la Deuxième Guerre mondiale se font rares. Pour ces guerres, le Canada faisait partie des vainqueurs. Mais à partir de la seconde moitié du XXe siècle, la nature des conflits dans lesquels le Canada était engagé a changé. La Guerre de Corée a abouti à un statu quo tendu qui perdure aujourd’hui. Les Casques bleus canadiens sous l’égide de l’ONU étaient parfois oubliés de la population. La guerre en Afghanistan ne faisait pas l’unanimité.

Mais le caractère intrinsèque de la guerre, lui, ne change pas: violence et mort. En face de quoi la paix s’impose comme une nécessité, une responsabilité partagée.

«On va expliquer pourquoi on fait sonner les cloches dimanche. On va expliquer que l’engagement pour la paix doit maintenant être le nôtre. On croit à la paix, que toutes les petites initiatives pour sensibiliser les gens à la paix valent la peine d’être faites», dit l’abbé Larochelle.

Il est d'avis que la paix demeure fragile.

«Pas parce qu’on ne la veut pas. Mais il m’arrive de me demander si on est conséquents entre notre volonté de paix et les gestes qu’on pose. Il y a parfois une dichotomie entre les gestes et ce qui nous anime au profond de nous-mêmes.» Une situation qui ne serait pas étrangère à l’individualisme ambiant. «La haine, c’est l’oubli de l’autre. C’est ça qui menace la paix.»

En finir avec la théorie de la guerre juste?

Ce 100e anniversaire survient alors que le magistère romain a été directement interpellé ces dernières années pour rejeter la théorie de la «guerre juste». Il s’agit d’un concept théologique qui remonte à saint Augustin, qui a notamment été précisé par saint Thomas d’Aquin au Moyen Âge et qui stipule dans quelle conditions la guerre peut être acceptable aux yeux de l’Église. Ces principes thomistes tiennent compte des dommages graves et inévitables infligés par l’agresseur, considèrent la guerre comme un ultime recours qui a une chance raisonnable de réussir et appellent à tenir compte de la proportionnalité entre les maux évités et ceux provoqués.

Lors du concile Vatican II, l’unique condamnation de la guerre est inscrite dans la constitution pastorale Gaudium et spes. Avant et après le concile, les papes ont réitéré leur opposition à la guerre, sans pour autant écarter définitivement l'idée de guerre juste.

Alain Larochelle confie que comme aumônier, il a eu de la difficulté avec la théorie de la guerre juste. «On n’a pas à dire que c’est juste ou injuste. Pour moi, la guerre reste la guerre et on devra toujours tout faire pour l’éviter. Et pas juste l’Église: l’humanité entière. Si on arrive en guerre, c’est parce que quelque chose a cloché dans notre système de valeurs.» Il croit que l’Église a erré en cherchant «à vouloir rendre bon ce qui était mal».

En 2016, l’organisation Pax Christi International a profité d’une conférence organisée à Rome avec le Conseil pontifical justice et paix pour demander au pape de préparer une encyclique qui remettrait en question l’idée de guerre juste.

«Au Vatican, certains affirment que ce concept de guerre juste est désuet et ne représente pas une méthode efficace pour faire face à la violence», confiait à Présence Greet Vanaerschot, secrétaire générale de Pax Christi international, en septembre 2017. Elle croit que l’Église doit plutôt opter pour la promotion de la non-violence active.

Signe d’une évolution concrète, le pape François consacrait justement son message annuel pour la Journée mondiale de la paix du 1er janvier 2017 à la non-violence, alors présentée comme un «style politique pour la paix». Quelque mois plus tard, dans un livre d’entretiens avec le sociologue français Dominique Wolton, le pape prenait clairement ses distances de cette théorie en affirmant catégoriquement qu’«aucune guerre n’est juste».

Repenser la guerre

Pour l’éthicien catholique Cory Andrew Labrecque, il ne fait aucun doute que l’Église catholique prend de plus en plus ses distances de la notion de guerre juste. Ce faisant, elle doit trouver un moyen de tenir compte de la réalité des guerres modernes.

Il rappelle que la tradition chrétienne a toujours été de s’opposer à la guerre, tout en comprenant qu’il y a des contextes où des vies humaines sont mises en danger. «On retrouve le concept de vulnérabilité, dont l’origine latine renvoie à l’idée de blessure. Donc, des personnes vulnérables sont des personnes qui peuvent être blessées. Dès lors, l’attention de l’Église portait sur la manière d’éviter ces blessures», explique le professeur de la Faculté de théologie et de sciences religieuses de l’Université Laval. La guerre juste relevait donc davantage de la légitime défense.

L’éthicien note que les évolutions technologiques sont notamment à prendre en compte, qu’il s’agisse de la capacité de destruction totale associée aux armes nucléaires ou à la déshumanisation asymétrique de l’automatisation de la guerre et de la mort, notamment par les drones.

«Où situer la responsabilité morale de l’humain quand c’est l’appareil qui cause la mort, souvent à distance? Puisque c’est un fardeau moral pour un soldat, c’est intéressant pour un État en guerre d’avoir un intermédiaire technologique qui crée une distance avec le fait de donner la mort», observe le professeur.

Dans la foulée d’un Jean-Paul II qui parlait de la «culture de la mort», le pape François utilise l’expression «culture du jetable», qui peut s’appliquer à diverses situations, y compris l’écologie, ou l’humain.

«C’est le contraire d’une culture de préservation. Tuer les autres pour préserver la paix, ça n’a aucun sens. C’est le contraire de la solidarité», fait valoir l’expert, pour qui l’appel des cloches dimanche sera en partie un appel à une solidarité nécessaire à la paix.

Il croit aussi que l’opération servira à réfléchir sur le sens de la mémoire de la guerre qui est transmise.

«Les Guerres mondiales, la Shoah, le 11-septembre: nous transmettons ces mémoires. Mais est-ce qu’on préserve les mémoires de la paix, les efforts pour protéger l’humain? C’est intéressant de voir quelles mémoires nous décidons de conserver. L’espoir, la solidarité, tout le côté positif de l’humain… quelle place ont-ils dans nos mémoires? C’est une responsabilité générationnelle de choisir quelles mémoires seront transmises.»

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