Colloque sur les rites funéraires catholiques au sein de la francophonie

Et à l'heure de notre mort

L’anthropologue Luce Des Aulniers a fait le point sur notre rapport à la mort dans le cadre du colloque sur les rites funéraires catholiques au sein de la francophonie canadienne qui se tenait à l’Université Laval les 17 et 18 octobre.
L’anthropologue Luce Des Aulniers a fait le point sur notre rapport à la mort dans le cadre du colloque sur les rites funéraires catholiques au sein de la francophonie canadienne qui se tenait à l’Université Laval les 17 et 18 octobre.   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-10-18 12:31 || Canada Canada

«Nous sommes dans une nouvelle conscience de la mort», annonce l’anthropologue Luce Des Aulniers, spécialiste de la mort. Devant elle, un parterre varié de chercheurs, d’agents de pastorale, de prêtres et d’évêques réunis pour un vaste colloque sur les rites funéraires catholiques au sein de la francophonie canadienne qui se tient à l’Université Laval les 17 et 18 octobre.

Organisé conjointement par la Faculté de théologie et de sciences religieuses et l’Office national de liturgie – organe lié à la Conférence des évêques catholiques du Canada – l’exercice espère parvenir à «formuler des pistes d’action et de réflexion sur les plans socioanthropologique, théologique, liturgique et pastoral». Mais avant d’y arriver, les quelque 120 participants doivent d’abord faire le point sur la mort et ses rites tels qu’ils sont vécus aujourd’hui.

Les grandes lignes sont bien connues: éclatement des rites funéraires traditionnels, demandes personnalisées diverses, préférence pour la crémation, vocabulaire liturgique chrétien de plus en plus difficile à recevoir pour des familles qui ont perdu contact avec l’institution il y a belle lurette. Sans parler, bien sûr, d’un rapport avec la mort qui a largement évolué au cours des dernières décennies.

Or c’est justement pour faire le point sur cette évolution que Luce Des Aulniers, professeure émérite au Département de communication sociale et publique de l’UQÀM, experte dans les rapports du vivant avec la mort, est venue dresser un portrait de la situation.

«La façon de voir la vie et la mort se fait aujourd’hui à partir de mon propre temps», explique-t-elle, précisant que dans une société centrée sur l’individu, celui-ci se retrouve nécessairement dans un rapport au temps très court, ce qui «entraine un surcroit d’angoisse».

Dans cet horizon, ce qui se passe avant et après la vie de l’individu n’a plus autant d’importance. «Chacun doit se tailler sa propre place, compter presque tout le temps juste sur lui-même pour avancer», dit-elle. Un phénomène qui se double d’une «jouissance inquiète des plaisirs de la vie: je vais en jouir tandis que je peux en profiter», parfaitement résumé dans l’expression virale anglophone YOLO – you only live once – où l’expérience émotive est exacerbée.

Cultes refuges

«Ça peut entrainer, surtout en fin de vie, le sentiment de ne plus avoir de place.» Face à l’angoisse, analyse-t-elle, on se réfugie alors dans trois «cultes».

D’abord, celui de la nouveauté, de l’accélération. C’est «l’injonction au renouvellement».

«Je l’ai observé en 40 ans d’enseignement: ça veut dire que les savoirs, les représentations, dont les savoirs à propos de la mortalité nous paraissent maintenant périmés. Et toute référence fait de vous un ringard», note-t-elle.

Puis, celui de la technoscience, qui ne laisse aucune place pour «l’incertitude, l’invisible, l’impondérable». «Il faut que tout soit utile. Cette pensée opératoire se fait au détriment d’une pensée réflexive qui prend le temps d’accueillir les choses, réfléchir, approfondir», explique l’experte.

Enfin, le culte de la consommation et de l’apparence, qui amène à «engouffrer» des choses sans savoir ce qui nous manque.

Déqualification de l'invisible

Les conséquences de ces trois phénomènes touchent à notre façon de voir la mort, poursuit Luce Des Aulniers. Elles provoquent une déqualification de l’invisible, voire du mystère. Dans cet horizon centré sur le temps de l’individu, la «société des morts», ses fêtes, ses rappels et ses rituels, se retrouvent largement disqualifiés.

«Les morts disparaissent, mais curieusement, notre mort est omniprésente. Nos cendres se retrouvent éparpillées dans nos maisons. La représentation de la personne décédée est souriante, en forme. Il n’y a aucune représentation de la réalité de la mort. Avec une relative disparition de l’exposition des morts, il y a une forme de dérive où on veut les voir vivants. Pour moi, c’est un indice du manque de réalité de la mort physique de l’autre. Dans le deuil, comment voulez-vous vous séparer si vous n'êtes même pas capable de concevoir comment l'individu mort est lui-même séparé de ce qui fut sa propre vie?», demande la spécialiste.

On avance alors à tâtons, hors des cadres référents – notamment ceux de l’Église et de ses rituels. Ce faisant, on perd de vue le «caractère tragique et la puissance fondamentale» de la mort, que la professeure qualifie de «grand éperon culturel»: «La conscience de la mort, c’est le ferment de toutes les cultures, qui fait que les gens ont besoin de se relier, d’aimer, de se reproduire.»

Interpellant directement les participants au colloque issus du monde catholique, l’experte propose de revoir et d’ancrer pour aujourd’hui les processus de recherche du sens. «L’Église a offert la trouvaille du sens. Je vous propose de proposer du sens pédagogiquement, plutôt que de l’imposer.»

Luce Des Aulniers cosigne avec Bernard J. Lapointe Le choix de l’heure: ruser avec la mort? qui doit paraître en novembre aux Éditions Somme toute.

Mis à jour à 12 h 36 le 16 novembre 2018. Précision apportée sur une citation.

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