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Chronique de Jocelyn Girard

Prêtre catholique: le sacré s’épuise

«Il y en a bien quelques-uns qui aspirent encore à un monde rêvé dans lequel la religion serait dominante et s’imposerait à tous. Mais ne pouvons que nous réjouir du fait que désormais les «hommes de Dieu» sont d’abord vus comme des hommes tout court.»
«Il y en a bien quelques-uns qui aspirent encore à un monde rêvé dans lequel la religion serait dominante et s’imposerait à tous. Mais ne pouvons que nous réjouir du fait que désormais les «hommes de Dieu» sont d’abord vus comme des hommes tout court.»   (Pixabay)
Jocelyn Girard | Chroniqueur
Chroniqueur
2018-07-18 09:28 || Québec Québec

L’été est pour plusieurs l’occasion de prendre part à un mariage ou un baptême. C’est en voyant récemment des gens rassemblés pour un sacrement que je repensais à l’histoire du prêtre-gifleur qui a choqué tant de monde il y a quelques semaines.

Partagée des milliers de fois, la fameuse vidéo montrant un vieux prêtre catholique de 89 ans giflant un bébé de six mois pour qu’il cesse de pleurer n’a pas manqué de faire scandale, bien sûr avec raison. Ce qui m’étonne toutefois, c’est l’ampleur de la réaction chez les catholiques bien rangés, conduisant l’évêque de ce prêtre trop âgé à le suspendre de toutes célébrations de baptême et de mariage.

Reculons de quelques dizaines d’années seulement… À une époque où les médias sociaux n’existaient pas, une telle frasque n’aurait jamais fait l’objet de retentissement. Les parents de ces générations n’auraient probablement même pas osé critiquer ouvertement le curé et encore moins lui retirer leur enfant des mains.

Indépendamment de la «violence» du geste posé par le célébrant, visiblement en perte de moyens devant un enfant en crise, il y a derrière cette histoire relativement banale quelque chose qui se révèle possiblement comme un signe des temps.

Une Église à bout d’âge…

La moyenne d’âge des prêtres en Amérique du Nord et en Europe dépasse largement l’âge de la retraite. Dans la société en général, quiconque a passé cet âge peut toujours continuer à rendre des services, mais on ne lui demande que ce qu’il est en mesure de faire, adaptant les tâches en fonction des capacités.

Mais dans l’Église, la relève sacerdotale n’est pas suffisante pour réaliser les tâches courantes. Lorsqu’on ne trouve plus de prêtre actif pour un baptême, un mariage ou des funérailles, le premier réflexe est de chercher parmi les collaborateurs retraités. Si vous demandiez à quelques prêtres qui font partie de cette catégorie, vous seriez surpris de constater leur contribution encore importante, année après année, la maladie étant la seule justification d’un retrait non culpabilisant. On leur demande trop et durant trop longtemps. Ils répondent «présents» alors qu’ils ne le devraient pas. Que faire?

En poursuivant avec une logique de ministres «consacrés» pour accomplir ses rites, l’Église se condamne toujours plus à prendre du retard sur la réalité des familles contemporaines. Une partie seulement de celles-ci ne s’adressent plus à l’Église que dans des moments ponctuels qui marquent les grandes étapes de la vie. Et c’est bien dans ces situations où les qualités d’accueil inconditionnel, d’écoute empathique et de souplesse sont les plus essentielles à une action signifiante de l’Église.

Or, sans faire de l’âgisme, le personnel ordonné répond de moins en moins à ces critères. Et l’obstination des évêques à n’accorder aux laïques que des «privilèges exceptionnels» – entendre ici: «en attendant qu’on ait des prêtres pour le faire» – pour réaliser ces tâches fait en sorte que les compétences requises pour celles-ci ne se développent pas comme il le faudrait.

Correction historique

L’emballement des réseaux sociaux et l’indignation unanime face à des incidents comme celui du prêtre-gifleur montre bien que la désacralisation de la société occidentale est acquise et, espérons-le, irréversible. Il y en a bien quelques-uns qui aspirent encore à un monde rêvé dans lequel la religion serait dominante et s’imposerait à tous. Mais ne pouvons que nous réjouir du fait que désormais les «hommes de Dieu» sont d’abord vus comme des hommes tout court.

La conscience morale individuelle a conquis son autonomie. Elle est le fait de personnes dont la foi repose moins sur des doctrines, bien qu’essentielles, mais qui seront toujours à réarticuler, et davantage sur l’esprit qui sous-tend la «connexion» avec le divin. Ainsi, la «foi» ne devrait jamais être coupée de la «raison».

Le christianisme et l’islam sont des religions qui ont apporté de grandes réalisations au cours de l’histoire. La vitesse avec laquelle le monde change leur présente un défi à la hauteur de leurs aspirations les plus hautes: peuvent-elles demeurer audibles et surtout crédibles face à la conscience moderne du croyant qui sait prendre ses distances avec ce qui était autrefois intouchable?

Le prêtre n’est plus un personnage sacré. Pour accomplir les rites d’une Église ou d’une religion, quelle qu’elle soit, ses ministres ne peuvent plus se comporter comme s’ils étaient au-dessus et à l’abri des récriminations du peuple. En faire des êtres sacrés est une faille de toutes les religions que l’histoire est en train de corriger.

Heureux sommes-nous de pouvoir vivre en ces temps où la religion devrait enfin jouer son véritable rôle: permettre aux gens de grandir en humanité, d’approfondir sereinement leur foi et d’y trouver des éléments de sens pour les grands et petits événements de la vie.


9 Commentaire(s)

Denis Vallée || 2018-07-30 19:42:23

Les vacances me permettent de reprendre les lectures négligées et tes articles en font partie. Quelle pertinence encore une fois dans tes propos, Jocelyn! J'adhère! J'adhère aussi à la plupart des commentaires formulés plus hauts, dont celui se désolant sur le fait que les changements en Église arrivent souvent "malgré" nous. Dieu nous précède! La question de la supposée "autorité" presbytérale demeure et demeurera sans doute un point de tension. Même s'il est d'abord signe du Christ Pasteur, le prêtre, comme tous les ministres ordonnés (et tous les chrétiens et les chrétiennes, en fait) est ordonné au service du Christ et de la communauté, ce qui est difficilement conciliable avec l'autorité que plusieurs voudraient lui voir exercer. Il est appelé à être pasteur, leader, guide, accompagnateur, mais en aucune façon dictateur. Le Christ lui-même n'a jamais pris cette position. Heureusement, comme tu dis, cette velléité commence à disparaître. Réjouissons-nous!

Luc || 2018-07-30 14:20:41

Texte très intéressant qui démontre une réalité bien réel et signe des temps. Un dueil pour certain et une réalité nécessaire pour d autres. Comme toujours un texte qui présente un voir, juger et un agir gêné (...). Merci jocelyn.

Fernand Roireau || 2018-07-22 13:19:54

Cette réflexion mérite de se poursuivre dans nos communautes. Le mandat pastoral confié à chaque prêtre mérite d’être actualisé avec un nouveau paradigme qui est celui d’une communauté de disciples-missionnaires qui assument pleinement une vision pastorale en partenariat avec les membres du clergé et de l’épiscopat. Le prêtre de demain n’est plus le symbole d’autorité mais celui qui accompagne et qui soutient les membres de sa communautés dans diverses formes de discernement spirituel selon les désirs et les besoins des personnes de tout âge et de toutes conditions

Nestor Turcotte || 2018-07-21 18:06:08

Le Christ n'est pas le Sage de Nazareth. Il est le Fils de Dieu incarné dans notre nature humaine. C'est ce qui distingue le catholicisme de toutes les autres religions naturelles. Le christianisme est une RÉVÉLATION. Non pas une invention des hommes mais une intervention historique divine à travers l'histoire, parfois turbulente, d'un peuple, - le peuple d'Israël. La Révélation divine est terminée. Elle se vit maintenant au coeur de l'humanité, s'incarnant dans hommes et des femmes qui ne sont pas toujours à la hauteur du grand Événement divin. Le Christ lui-même a dû vivre avec deux trahisons: celle de l'apôtre Pierre et celle de Juda. 2 sur 12. Près de 15 %. L'Église réalité mystique et terrestre a vécu des périodes difficiles mais n'est jamais disparue. Et selon la promesse de son fondateur, elle subsistera jusqu'à la fin de temps. Un proche de Napoléon qui souhaitait détruire l'Église confia cette visée plutôt audacieuse, à un cardinal. Celui-ci lui répondit: " C'est ce que nous essayons de faire depuis 2000 ans et on n'y a pas réussi." Ce qui manque dans l'Église actuelle, c'est la cohésion dans son enseignement. Quand ce n'est pas certaines contradictions. Si on remettait entre les mains de gens compétents l'enseignement des dogmes fondamentaux de l'Église, cela pourrait changer. Faudrait-il que le reste des croyants qui veulent approfondir leur foi, se présentent pour les écouter.

Jocelyn Girard || 2018-07-31 00:00:00

Il y a plusieurs affirmations dans votre commentaire: 1. que Jésus ne soit pas le Sage de Nazareth, mais le Fils de Dieu incarné, soit! Mais le principe même d'incarnation résiste à la sacralisation du personnage! Préexistant à toute chose, le Fils aurait pu simplement "descendre" et prononcer son enseignement à certains initiés. Au contraire, c'est dans l'intégration totale et entière de la vie humaine qu'il s'est révélé Fils... de l'Homme (selon sa propre expression) ! C'était une vraie personne humaine que l'on pouvait toucher, avec qui l'on pouvait manger et qui avait des besoins physiologiques à assouvir comme nous tous! Vrai Dieu, certes, mais vrai homme tout autant! 2. Je dirais plutôt que Jésus a été trahi par 11 sur 12 puisque seul Jean et quelques femmes seraient restés avec lui jusqu'à la fin... Cela dit à quel point il était difficile (et que ce l'est toujours) de rester fidèle au Fils du Père... 3. Il manque certes un peu de cohésion dans l'enseignement des doctrines, et j'y contribue modestement à ma mesure, mais justement, plusieurs d'entre elles sont ébranlées dans les temps actuels par d'autres vérités (ou quasi-vérités) qui nécessitent de les revisiter constamment plutôt que de s'acharner à les répéter en condamnant ceux qui les questionnent. Ceci dit, je crois sincèrement que ce qu'il manque à l'Église, c'est un peu plus... d'humanité! Toute personne fortement engagée en pastorale ne peut pas ne pas souffrir avec ceux qui souffrent, être éprouvés avec ceux qui le sont, se sentir rejetés avec ceux qui se sentent ainsi, ou encore être indignées avec les victimes de tant d'errances de la part de représentants ecclésiaux qui ont injustement été "sacralisés". Il y a cette fameuse "loi de gradualité" (qui remonte à saint François de Sales) qui consiste non pas à réduire les exigences évangéliques, mais à saisir que la personne humaine est en chemin pour les accomplir et qu'il vaut mieux un bon accompagnement au coeur d'une relation qui sait interpeller au temps favorable plutôt qu'une condamnation qui empêche tout rapprochement...

Alain Ratté || 2018-07-20 06:52:07

Propos juste et nuancé. Il aide à sortir du 'fait divers' dans lequel on pourrait enfermer l'événement mentionné. Bravo! Je ne vois poindre toutefois aucun changement significatif, même à longs termes. Il serait sans doute même déraisonnable de l'espérer. Les chrétiens s'inscrivent, de plus en plus, dans une une dynamique de moins en moins communautaire. Le phénomène contribue à la mise en place de personnalités plus fortes. Narcissisme? Pas forcément, l'engagement socio-communautaire revêt des formes multiples. Le christianisme ne s'éteint pas, il se diversifie. Il met au monde des 'adultes'. C'était le souhait du Sage de Nazareth! Le plus décevant, c'est que cela se fasse un peu par accident 'malgré' les autorités en place. On voit parfois un deuil là où il y a des raisons de se réjouir!

Jocelyn Girard || 2018-07-31 00:00:00

Saint Irénée de Lyon avait cette formule: "La gloire de Dieu, c'est l'homme vivant! (ou "debout")"

Christian Vachon || 2018-07-19 20:02:40

Sans vouloir jouer l'avocat du diable, dans d'autres régions du monde, comme par exemple au Mexique où j'ai vécu, le prêtre catholique incarne encore l'autorité, n'hésite pas à exercer ce pouvoir, l'assume sereinement et les fidèles respectent cela. Et quand le prêtre n'assumait pas l'autorité, il se faisait mener par le bout du nez par des groupes de femmes.

MFilion || 2018-07-19 17:08:14

C'est intéressant comme commentaire sur la situation des prêtres en occident et sur ce que devrait être la foi pour être davantage ''relation'' avec soi-même, avec les autres et avec Dieu. C'est vrai que l'on a trop accordé d'importance à la personne du prêtre dans le passé et peut-être aujourd'hui encore. Quels sont ceux et celles qui ''animent'' et ''allument'' notre société d'aujourd'hui? Cependant, il faut être prudent par rapport à ce que nous lègue le passé au sujet du catholicisme et ne pas tomber dans le piège de ''jeter le bébé avec l'eau du bain''. Le sacré permet de respecter Dieu tel qu'il est et non comme nous voulons qu'il soit.

Jocelyn Girard || 2018-07-31 00:00:00

Il ne faut pas nier la notion la dimension du "sacré", c'est entendu, bien qu'on peut lui faire embrasser tout et n'importe quoi. Ce qui est sacré, c'est l'auteur de la Création et lui seul. Tout le reste est profane! C'est en vertu du pouvoir symbolique présent en toute création que nous nous approchons du "sacré" et donc du Créateur. Tout peut permettre de figurer le sacré, jamais comme un "signifié", toujours comme un "signifiant", tel ce pain et ce vin qui signifient la présence du Christ, sans jamais être "déliés" de celui-ci. Le prêtre a été malheureusement confondu au "signifié", c'est-à-dire qu'en le consacrant "ontologiquement, donc en modifiant son identité humaine pour en faire un être surhumain ou plus qu'humain, on l'a coupé de ses liens avec le reste du profane, comme si c'était possible d'atteindre le sacré en lui-même, de devenir soi-même sacré... Ce caractère sacré est à proscrire, mais la tentation sera toujours présente chez les humains, les croyants surtout, de sacraliser de nouveau certains des leurs par besoin de s'approcher du sacré...

Claude Lacaille || 2018-07-18 12:27:45

J'adhère entièrement à tes très sages propos, Jocelyn. L'existence d'un clergé, d'une caste mâle dotés de pouvoirs sacrés, n'a sûrement pas fait partie des rêves du Nazaréen. Il est urgent de déclergifier l'Église et de chasser ces souffles contaminés du cœur des prêtres, mais aussi des baptisés.

Jocelyn Girard || 2018-07-31 00:00:00

Je trouve intéressant de parler ici de "souffles contaminés", car ce sont bien de tels "murmures" intérieurs ou venus d'ailleurs qui s'insinuent dans l'esprit de baptisés, les poussant à voir en leurs prêtres des êtres sacrés... Et chez une partie de ceux-ci d'y souscrire.

Mrondeau || 2018-07-18 10:48:43

Superbe texte. En effet, faute de perdre sa pertinence, toute religion devrait avoir comme but essentiel de "permettre aux gens de grandir en humanité, d’approfondir sereinement leur foi et d’y trouver des éléments de sens pour les grands et petits événements de la vie." Les gens ne sont pas dupes: ils le sentent bien quand les religions font fi de leurs aspirations légitimes au profit d'irrationnelles simagrées

 

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