Crise à Développement et Paix

Impliqué dans le processus de révision, il brise le silence

Activité sportive à Hortolandia, au Brésil, en octobre 2017. Ce pays est le plus touché par la crise, alors que sept des 52 partenaires de Développement et Paix s'y trouvent.
Activité sportive à Hortolandia, au Brésil, en octobre 2017. Ce pays est le plus touché par la crise, alors que sept des 52 partenaires de Développement et Paix s'y trouvent.   ( CNS photo/Paulo Whitaker, Reuters)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-11-30 18:19 || Canada Canada

De nouveaux détails entourant le processus de révision des partenaires internationaux de l’organisme catholique Développement et Paix (DP) émergent une semaine après qu’un texte de Présence eut révélé que DP était largement en désaccord avec la conférence épiscopale au sujet des conclusions d’un rapport critiquant 52 de ses partenaires internationaux qui ne suivraient pas suffisamment la doctrine catholique. Un ancien directeur général du membre canadien de Caritas Internationalis estime que les évêques s’apprêtent à prendre de graves décisions en s’appuyant sur un rapport «truffé d’erreurs» dont il questionne les partis-pris idéologiques.

Dans une lettre ouverte envoyée à DP, Fabien Lebœuf, qui a participé au Groupe de travail conjoint ad hoc DP/CECC et à son sous-groupe de travail sort de l'anonymat et confirme qu’il est l’une des personnes qui a fait parvenir à Présence le document Étude de certains partenaires de Développement et Paix d’un point de vue éthique - Analyse faite par Développement et Paix présentée en regard de l’analyse faite par Findings (appelé ici Analyse de DP). Ce document finalisé en septembre 2018 constitue la réponse de l’organisme au rapport 2018 CCCB Research Findings on D&P Partners (appelé ici Findings) produit par des membres du personnel de la Conférence des évêques catholiques du Canada (CECC) qui mettait en cause 52 partenaires de DP qui ne respecteraient pas les enseignements sociaux de l’Église.

«Pourquoi sortir de l’anonymat aujourd’hui? J’avais d’abord pensé garder l’anonymat. Mais le jour même de la publication de l’article de Présence je me suis rendu compte que cela m’entraînerait, m’entraînait déjà dans une dynamique de mensonge. J’ai décidé d’y mettre fin», écrit-il dans sa missive datée du 29 novembre 2018.

Dans sa lettre, celui qui a déjà été directeur général de DP offre sa lecture de la «démarche prétendument conjointe CECC/DP d’analyse éthique des partenaires de DP» et fait part de ses réflexions sur la crise provoquée par le mouvement de retenue des fonds dans une douzaine de diocèses canadiens après que des évêques d’Ontario et de l’Ouest eurent appris que le personnel de la CECC avaient des doutes sur des partenaires de DP.

Le moment où le processus a dérapé

Selon M. Lebœuf, la crise tire en grande partie son origine de la faillite du sous-groupe de travail conjoint composé de deux représentants de la CECC et de deux représentants de DP à qui on avait demandé de «mener une étude préliminaire et de lui signaler les partenaires pouvant faire problème d’un point de vue éthique».

De manière générale, l’étude des partenaires de DP relève du Comité de liaison conjoint CECC/DP. Ce comité a créé un Groupe de travail ad hoc conjoint CECC/DP composé de quatre représentants du personnel de la CECC et de quatre représentants de DP pour faire l’étude et lui en présenter les conclusions, explique M. Lebœuf. Le Groupe de travail a lui-même décidé à l’unanimité de créer un sous-groupe de travail conjoint.

«Lorsque les représentants de DP ont contacté les représentants de la CECC pour entreprendre la tâche du sous-groupe de travail, les représentants de la CECC ont déclaré vouloir plutôt faire l’étude seuls de leur côté et nous en soumettre les conclusions», écrit-il.

Le résultat de ce travail unilatéral est Findings, un document que M. Lebœuf juge «truffé d’erreurs de faits et d’interprétations abusives élémentaires».

L’identité des rédacteurs de Findings n’a jamais été confirmée et la CECC elle-même n’a jamais donné de détails sur le contenu de ce rapport. Un organigramme accompagnant Analyse de DP, un document daté de septembre 2018, précise cependant qui étaient les quatre membres du sous-groupe de travail conjoint. Pour la CECC, il s’agit de Robert di Pede, adjoint au secrétaire général de la CECC, et de Patrick Fletcher, conseiller théologique à la CECC. Du côté de DP, ce sont Fabien Lebœuf et Gilio Brunelli. M. Brunelli était directeur du Service des programmes internationaux (SPI) de DP. Il n’est plus aujourd'hui à l’emploi de l’organisme. Joint par Présence le 30 novembre, il s’est refusé à tout commentaire.

Dans une réaction conjointe publiée le lundi 26 novembre en réaction à la présentation faite par Présence du document Analyse de DP, la CECC et DP déclaraient pourtant que les constatations mettant en cause 52 des 180 partenaires de DP «sont le fruit d’une démarche accomplie sous le signe de l’intégrité, de la diligence et du professionnalisme».

Mais Fabien Lebœuf persiste: «Des jugements négatifs contre des partenaires se fondent non pas sur les normes éthiques catholiques, mais sur les préférences théologiques, politiques, économiques, etc., personnelles des auteurs de Findings», dit-il, estimant que Findings «ne prend pas en compte les principes théologiques/éthiques d’application des normes morales, tels le principe du moindre mal, l’épikie [ndlr: notion d’indulgence par rapport à la loi], la compassion pastorale, etc.».

Printemps 2018

En mars 2018, DP a préparé une première «réponse préliminaire» à Findings. C’est dans cette même période qu’a débuté le mouvement de retenue de dons récoltés dans certains diocèses à l’occasion de la campagne Carême de partage de DP.

«Le personnel de la CECC, dès le mois de mars, a manqué à l’engagement de confidentialité en faisant connaître publiquement l’existence d’un rapport accablant contre 52 partenaires de DP, déclenchant la crise qui sévit depuis ce moment-là et amenant quelques évêques à retenir pendant un long moment l’argent de la quête destinée à DP», écrit M. Lebœuf. «Le personnel de la CECC dit n’avoir pas manqué à la confidentialité puisqu’il n’a pas donné les noms des 52 partenaires», ajoute-t-il.

On ne sait d’ailleurs toujours pas qui a communiqué ces informations préliminaires aux évêques de l’Ouest au printemps. DP avait déclaré ignorer de qui il s’agissait, et la CECC n’a jamais confirmé l’identité de la personne qui l’a fait. On ne sait donc pas si cette personne a agi de son propre chef ou si elle répondait à une commande.

Puisque, selon M. Lebœuf, la fuite printanière venait de la CECC, la déclaration conjointe du 26 novembre peut sembler étonnante sur la question du dévoilement d’informations: «Il est regrettable que des données non autorisées et incomplètes aient été divulguées récemment dans les médias, et ce, sans le consentement de la CECC ou de l’OCCDP. La CECC et l’OCCDP [ndlr: DP] s’inquiètent l’une et l’autre de ce que la publication prématurée de certains renseignements ne vienne compromettre la démarche conjointe, miner  les conclusions d’un examen qui n’est pas terminé, et projeter un éclairage négatif ou erroné sur les partenaires internationaux, sur l’OCCDP et sur la CECC», écrivent les deux institutions, qui passent ici sous silence le fait qu’il s’agit d’une fuite institutionnelle qui a mené à cette crise.

Le Service des programmes internationaux

Dans sa lettre, M. Lebœuf cherche également à dédouaner le Service des programmes internationaux (SPI) de DP. Il affirme que le SPI ne participait ni aux réunions du Comité de liaison conjoint DP/CECC ni à celles des représentants de DP à ce Comité.

«C’est pourtant au SPI que sont localisées la connaissance, l’expertise et la responsabilité des partenariats», s’étonne-t-il. «La démarche d’analyse éthique des partenaires s’est déroulée en-dehors de la source d’expertise des partenariats à DP, laissant le champ libre au personnel de la CECC et au seul rapport Findings

«Ton arrogant et méprisant»

M. Lebœuf indique que lors de l’assemblée plénière de la CECC en septembre dernier, le rapport Analyse de DP aurait été mal accueilli par les évêques. Il précise que ce n’est pas DP qui a présenté son propre rapport, mais que c’est «le personnel de la CECC qui en a présenté un court résumé». Les médias non plus n’ont n’avaient pas le droit d’assister à ces échanges lors de la plénière de la CECC.

«On a reproché son ton à Analyse de DP. Que pense-t-on du ton arrogant et méprisant de Findings? Que pense-t-on des opinions exprimées par le personnel de la CECC (dans des réunions du Groupe de travail conjoint) sur l’incapacité des évêques du Sud à savoir ce qui se passe dans leurs diocèses ou encore sur la non-crédibilité de certaines conférences épiscopales du Sud? Sur le fait que DP doit tout de même continuer à demander l’avis de ces évêques et conférences sur ses partenaires potentiels, mais que l’opinion des évêques catholiques du Canada a prépondérance sur ceux du Sud?», s’insurge M. Lebœuf.

Dans la déclaration conjointe du 26 novembre, on indique que «lors de leur récente Assemblée plénière, en septembre 2018, les évêques du Canada étaient unis dans leur souhait que l’examen de l’OCCDP se poursuive dans le but d’aborder et de rectifier un certain nombre de questions soulevées depuis un certain temps au sujet des partenaires de l’OCCDP et de la méthode suivie pour les choisir et les évaluer».

La mission de DP remise en question

Il estime qu’il se dégage de Findings et de sa démarche «une claire tendance identitaire catholique fondée principalement sur la morale sexuelle et l’exercice de la sexualité». Selon lui, elle «remet en cause la mission même de DP dont l’action exclut nommément la discrimination fondée sur les croyances religieuses, les opinions politiques, le sexe, la race, etc.».

Fabien Lebœuf poursuit en rappelant que les dirigeants de DP sont demeurés discrets tout au long de cette affaire, mais que la conférence épiscopale «a pris des décisions et s’apprête à prendre d’autres décisions graves sur la base d’informations en bonne partie erronées et malicieuses, qui affecteront de nombreux partenaires du Sud et des centaines de milliers de personnes et de collectivités pauvres et marginalisées que ces organismes servent».

Il ne précise pas de quelles décisions il s’agit.

«Dans ces conditions, accepter de maintenir secrets Findings et Analyse de DP, c’est accepter de se laisser museler et de cautionner l’action du personnel de la CECC et d’évêques de la CECC. C’est abandonner et trahir les populations pauvres et marginalisées que DP appuie», croit-il.

Il explique que c’est la raison pour laquelle il a choisi d’informer les journalistes.

«Selon la formule consacrée, en mon âme et conscience j’avais une douloureuse décision à prendre entre des fidélités qui ne m’apparaissaient plus conciliables. Allais-je par le maintien de mon silence cautionner ce qu'il se trame en secret «sous le boisseau»? Ou allais-je sortir du silence fut-ce au prix d’une image de non-respectabilité?»

Sa lettre survient alors que les membres du conseil national – la plus haute instance décisionnelle de DP – sont rassemblés à Montréal pour l’une de leurs trois rencontres annuelles. Le conseil national comprend un peu plus d’une vingtaine de personnes. Il n’a pas été possible de connaître l’ordre du jour de cette rencontre. Cependant, au cours des derniers jours, les employés de DP ont reçu l’ordre formel de ne pas parler aux médias.

La demande d’entrevue de Présence avec la personne qui succédera à Jean-Denis Lampron à la présidence de DP en fin de semaine a d’emblée été rejetée.

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