Paris

La guerre sainte d’un musulman contre l’extrémisme

Mohammed Chirani, 38 ans, photographié à Paris le 16 décembre 2015.
Mohammed Chirani, 38 ans, photographié à Paris le 16 décembre 2015.   (CNS photo/James Martone)
2016-01-11 21:27 || Monde Monde

Le jour où des terroristes lourdement armés ont fait irruption dans la salle de rédaction du Charlie Hebdo et tué douze personnes, Mohammed Chirani se trouvait en Grande-Bretagne, pays où il venait de s’installer afin d’y réorienter sa carrière.

Déjà tétanisé par cet attentat sanglant, il n’a pas pu faire autrement qu’être sidéré par le maelström d’évènements tragiques qui ont marqué les jours suivants. Il y eut d’abord l’assassinat d’un policier par l’un de ces terroristes, puis la prise d’otage meurtrière de l’Hyper Cacher, où quatre personnes sont mortes.

Ces événements ont été profondément traumatisants pour Mohammed Chirani. Comme plusieurs autres musulmans, il était outré de voir sa religion être ainsi «prise en otage» par des fanatiques. Plus que jamais, il était convaincu qu’il devait faire quelque chose pour changer les choses.

En quête de réponses, Mohammed Chirani s’est réfugié dans la prière. Puis, il a pris la décision de rentrer en France afin de s’engager dans une lutte à finir contre l’extrémisme islamique. Il qualifie d’ailleurs sa démarche de «djihad», reprenant à son compte l’expression employée par les groupes extrémistes pour justifier leurs actes violents.

«Le ‘djihad’ que je pratique en est un de témoignage de foi, de citoyenneté et de spiritualité», affirme Chirani, qui a passé sa jeunesse dans l’Algérie natale de ses parents. C’est là qu’il a appris l’arabe et qu’il s’est initié à l’étude du Coran, tout en étant membre du mouvement scout musulman.

«La véritable signification du mot ‘djihad’ est effort. Il s’agit d’un effort de croissance éthique et spirituelle», dit-il.

Déterminé à parfaire ses connaissances en matière de dialogue interreligieux, Mohammed Chirani poursuit présentement des études en sciences des religions dans une institution d’enseignement catholique de Paris. Il profite aussi de toutes les tribunes médiatiques qui lui sont offertes — la presse, la radio et la télé — pour combattre les musulmans extrémistes sur leur propre terrain. Il profite de sa présence dans les médias pour «désacraliser» les arguments supposément religieux avancés par ces fanatiques pour justifier leurs actes violents.

L’homme que nous avons rencontré était visiblement fatigué, quoique stoïque et imperturbable. D’autant qu’en novembre dernier, des extrémistes ont encore une fois semé la terreur à Paris, en lançant des assauts étroitement coordonnés dans la capitale, assauts qui ont coûté la vie à 130 personnes et qui ont fait des centaines de blessés.

«Nous sommes à la merci d’une bande de délinquants fanatiques. Ce sont de véritables rapaces. Ces gens-là ont pris en otage la religion de près de 1,6 milliard de personnes», dit-il. Des personnes, ajoute-t-il, qui sont profondément «pacifiques».

Pour Mohammed Chirani, «vous vous sentez pris en otage lorsque vous voyez des assassins tuer des gens en tenant une bannière sur laquelle on peut lire ‘Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète’. Ou lorsque vous voyez des hommes trancher la gorge de victimes innocentes en criant ‘Dieu est grand’. Ou lorsque vous apprenez que des journalistes ont été tués par des gens qui prétendent avoir commis ces crimes pour ‘venger l’honneur du prophète’».

«Ces hommes-là justifient leurs actes guerriers en s’appuyant sur certains versets du Coran ou des hadiths (les textes sacrés de l’islam). Or, ils le font en les sortant de leur contexte, ce qui en fait selon moi un ‘sacré falsifié’. Notre tâche consiste donc à déboulonner ce ‘sacré falsifié’ et à faire rejaillir du sacré authentique, en nous efforçant d’expliquer la signification réelle de ces textes sacrés et en les situant dans leur contexte de rédaction», ajoute-t-il.

Selon Mohammed Chirani, les mouvances extrémistes font un usage abusif de textes sacrés vieux de 1500 ans et qui relatent les batailles ayant opposé les troupes de Mahomet aux guerriers polythéistes de La Mecque. Ces textes-là, dit-il, servent aujourd’hui de justification aux gestes violents de ces extrémistes.

Or, ajoute-t-il, «ces versets-là ne sont pas universels. Ils ne peuvent tout expliquer, en tout temps et en tout lieu». Il rappelle qu’en matière d’exégèse de textes sacrés, toutes les grandes religions, y compris l’islam, font appel à la «sagesse» et à la «raison».

«Dans le Coran, lorsque Dieu parle et qu’il dit ‘Pratiquez le vrai djihad’, en quoi consiste au juste le mot ‘djihad’ ? Ce terme fait ici allusion à la nécessité pour le croyant […] de témoigner de la miséricorde et de la paix de Dieu. Nous sommes au service d’un vrai Dieu, d’un Dieu d’amour et de miséricorde», ajoute Mohammed Chirani. À ses yeux, ceux qui tuent au nom de l’islam sont en réalité «au service d’une secte satanique».

C’est d’ailleurs ce qu’il a dit, en direct à la télévision, lors d’une interview qu’il accordait à une grande chaîne française, au lendemain des attentats de Paris. C’est de cette façon, dit-il, qu’on parviendra à endiguer l’expansion de l’extrémisme islamique.

Lors de cette entrevue télévisée, il n’a pas hésité à s’adresser directement aux terroristes et à leurs commanditaires. Le tout, bien sûr, en arabe et la voix étouffée par l’émotion: «Sachez que nos morts, d’innocents citoyens français, sont déjà au paradis, et que les terroristes, eux, croupissent en enfer».

Il a alors exhibé un exemplaire du Coran, de même que son passeport français et ses cartes d’identité. Puis leur a dit : «Nous déclenchons un djihad contre vous, le Coran à la main». Et nous le faisons en «embrassant les insignes de notre citoyenneté [française]».

Ce coup d’éclat médiatique a valu à Mohammed Chirani l’acclamation de ses concitoyens. Or, en contrepartie, ajoute-t-il, il reçoit aussi fréquemment des menaces de mort de la part de groupes extrémistes.

«Je mets au défi les personnes qui m’ont menacé de s’en prendre à moi», ajoute-t-il. Il affirme avoir décliné les offres de protection lui ayant été faite par les services de sécurité français, préférant placer sa vie «entre les mains de Dieu».

James Martone, Catholic News Service
Trad. et adapt. Présence/Frédéric Barriault

 

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