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La méditation pleine conscience est-elle «neutre»… ou même efficace?

La méditation pleine conscience fait son entrée dans les écoles du Québec. Mais derrière les bienfaits qu’on lui attribue pour la gestion du stress, cette pratique est-elle aussi neutre et areligieuse qu’on le dit?
La méditation pleine conscience fait son entrée dans les écoles du Québec. Mais derrière les bienfaits qu’on lui attribue pour la gestion du stress, cette pratique est-elle aussi neutre et areligieuse qu’on le dit?   (Pixabay)
Philippe Jean Poirier | Journaliste
Journaliste
2019-03-12 18:20 || Québec Québec

La méditation pleine conscience fait son entrée dans les écoles du Québec. Mais derrière les bienfaits qu’on lui attribue pour la gestion du stress, cette pratique est-elle aussi neutre et areligieuse qu’on le dit?

La méditation pleine conscience a le vent dans les voiles. Des vedettes s’y convertissent et en font l’éloge. Des pompiers, des policiers et des médecins y ont recours pour gérer leur stress. Elle connait une avancée spectaculaire au sein des institutions publiques: elle fait partie de l’offre de «soins spirituels» présentés aux patients des hôpitaux et des détenus en milieu carcéral. Des étudiants du primaire et du secondaire y sont initiés, notamment par le livre Mission méditation, développé par les professeurs et chercheurs Catherine Malboeuf-Hurtubise et Éric Lacourse.

La «pleine conscience» ou la «présence attentive» que l’on enseigne dans les écoles découle d’une approche thérapeutique développée dans les années 70 à l’université du Massachusetts par le chercheur Jon Kabat-Zinn.

Le but clinique est de ralentir le flot de pensées stressantes ou négatives. Pour rendre le tout plus socialement acceptable, il fallait pour cela en écarter les racines religieuses.

«Le programme de réduction du stress basé sur la méditation pleine conscience (désigné Mindfulness Based Stress Reduction en anglais, ou MBSR) se veut une version «sécularisée» de la méditation pleine conscience de tradition bouddhiste», explique Stéphane Rivest enseignant qualifié MBSR et intervenant en soins spirituels au Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke.

«Des études démontrent que 70 % de nos pensées sont orientées vers le passé ou le futur, poursuit-il. Cela génère un stress mental qui se répercute sur le physique. La méditation pleine conscience consiste à cultiver notre attention au moment présent, afin de ralentir ce flot de pensées. Les exercices sont variés. Ça va de la méditation dans une pièce fermée à des exercices mentaux que l’on fait pendant la journée, pour ramener nos pensées dans le présent.» 

Offerte en milieu scolaire

Dans des écoles qui se veulent «laïques», on présuppose que cette pratique de tradition bouddhiste a été adaptée pour être «neutre» et «sécularisée», comme l’affirment les intervenants de ce dossier.

«Si certaines de ces interventions s’appuient sur des enseignements bouddhistes comme le MBSR, il n’en reste pas moins que ce programme est enseigné de manière neutre, sans référents religieux ou spirituels, fait valoir Simon Grégoire, directeur du Groupe de recherche et d’intervention sur la présence attentive de l’UQAM. Ces interventions sont instaurées dans l’espoir d’aider les enfants à cultiver certaines compétences socioémotionnelles, et ce sans utiliser un langage religieux ou spirituel.»

Les intervenants adeptes de cette pratique tiennent un discours qui reflète l’état actuel de la recherche, selon laquelle la pleine conscience montre des promesses, sans pour autant être un remède miracle.

Distinguer pratique laïque et pratique religieuse

Mais la question des racines religieuses de la pratique demeure. Ainsi, la préface de l’ouvrage Mission méditation s’en remet sans hésiter au dalaï-lama, reprenant à son compte l’idée que «si on enseignait la méditation à tous les enfants du monde, la violence et la guerre seraient éliminées en une génération».

Citer le dalaï-lama est-il incompatible avec l’idée même d’une pratique méditative laïque?

«Pour moi, une pratique devient laïque à partir du moment où l’objectif visé est purement matérialiste», explique Alain Bouchard, sociologue des religions et coordonnateur du Centre de ressources et d’observation de l’Innovation religieuse de l’Université Laval.

«Dans le cas de la pleine conscience, à partir du moment où l’on cherche un bien-être physique, et que l’on reste strictement dans la technique, oui, je crois que l’on peut parler d’une pratique laïque ou séculière. Les religions se transforment, et il est tout à fait possible de les instrumentaliser», ajoute-t-il.

Stéphane Rivest abonde dans le même sens: l’objectif visé par la méthode MBSR est bel et bien physique, et non spirituel.

«Le stress est le premier enjeu de santé publique dans le monde à l’heure actuelle, croit-il. Et avec la pleine conscience, on a une réponse qui répond à un besoin. Les gens viennent chercher un outil clinique pour gérer leur stress. Ce n’est rattaché à aucun culte, rituel ou groupe religieux. On ne demande pas aux gens de croire ou de ne pas croire. La pratique se fait sur une base individuelle, et c’est en ce sens que l’on dit que c’est une approche sécularisée.»

L’intervenant en soins spirituels croit cependant important de préserver les valeurs «morales» d’empathie et de compassion se rattachant à la version bouddhiste originelle de la pleine conscience.

«C’est une façon de se prémunir contre une utilisation détournée de la méthode, comme le fait actuellement l’armée américaine, en s’intéressant à la pleine conscience pour augmenter la capacité attentionnelle de ses tireurs d’élite. On s’éloigne alors du but initial, qui est d’aider les gens à être plus résilients.» 

Alain Bouchard peut s’accommoder qu’une pratique «sécularisée» soit teintée par des valeurs morales. «L’empathie et la compassion sont des valeurs universelles, après tout.» Il voit toutefois un problème potentiel à séparer la pratique clinique des explications religieuses ou philosophiques qui la sous-tendent.

«Les humains sont curieux de nature. Et c’est bien rare que l’on applique une chose sans chercher à comprendre son fonctionnement. Donc, dans le cas de la pleine conscience, quelles sont les réponses qui sont mises de l’avant, quand on s’interroge sur son fonctionnement? Est-ce que ce sont des éléments scientifiques – ce qui se passe dans le cerveau, par exemple – ou des explications surnaturelles? C’est la question qu’il faut se poser.»

Des études à la méthodologie «déficiente»

De retour, donc, sur le terrain de la science, où une abondante littérature provenant des promoteurs de la pleine conscience «sécularisée» témoigne d’une préoccupation du milieu pour tourner le dos aux origines spirituelles de la pratique, préférant mettre l’accent sur les bienfaits physiques.

Les études des 40 dernières années ont vanté les bienfaits de la pleine conscience sur la réduction du stress et de l’anxiété, sur le traitement des troubles alimentaires, du cancer, des maladies chroniques, voire des maladies cardiaques.

Toutefois, une méta-analyse récente menée en 2017 par 15 experts est venue entacher la crédibilité de plusieurs de ces études antérieures. Il appert qu’une «méthodologie déficiente» a eu pour conséquence d’amplifier certains bienfaits.

Nancy Heath, professeure titulaire au Département de psychopédagogie et de psychologie du counseling à l’Université McGill, qui a elle-même mené une méta-analyse sur la pleine conscience à l’école, le confirme.

«Notre recherche montre que, au niveau de groupes, les interventions de pleine conscience peuvent avoir un effet de faible à modéré sur de nombreux résultats en termes de bien-être, mais cela varie en fonction de plusieurs variables. Est-ce que ça veut dire que ça guérie l'anxiété chez les étudiants? Absolument pas. Toutefois, ça démontre des signes prometteurs pour enseigner la régulation des émotions dans des conditions stressantes.»

L’autre critique formulée par les 15 experts est d’avoir minimisé les effets négatifs de la pleine conscience sur certaines personnes vulnérables. Selon la professeur Heath, «les effets indésirables potentiels ne sont pas encore bien compris, en particulier chez les jeunes». Elle suggère «la prudence dans l'utilisation de la méditation formelle et ne pas insister si un étudiant se sent mal à l'aise avec cela».

Mais la professeure ne condamne pas pour autant la pratique de la pleine conscience en milieu scolaire.

«Améliorer la capacité de prendre conscience de l’expérience du moment présent [revenir à nos sens] sans jugement peut être très utile pour gérer le stress des étudiants, et nous ne devrions pas abandonner la pleine conscience en tant qu’outil potentiellement utile pour une utilisation appropriée et sensible en classe. Ça s'est avéré utile au niveau de groupes, bien qu'il y ait toujours des exceptions individuelles et qu'il ne s'agisse pas d'un ‘remède magique’!»

Une implantation encore limitée

Si on observe ailleurs dans le monde une volonté d’implanter la pleine conscience dans les écoles, on ne peut pas encore en dire autant du Québec.

Éric Lacourse, professeur titulaire au Département de sociologie de l’Université de Montréal et coauteur du livre Mission méditation, note que la province est encore loin d’une implantation massive.

«Je ne crois pas que ce soit très avancé, dit-il d’emblée. Pendant un moment, la Commission scolaire de Montréal a eu un projet pilote en préparation, mais il a été abandonné, faute de personnel pour s’en occuper. Aussi, il faut savoir qu’il n’y a pas de directives de la part du ministère à cet égard. Donc, à l’heure actuelle, si c’est offert dans les écoles, c’est habituellement par le bais des animatrices du service d’Animation spirituelle et engagement communautaire, ou encore par certains professeurs, qui sont familiers avec la pleine conscience.»

Par conséquent, le professeur Lacourse ne voit pas pour demain une intégration systématique de la pleine conscience au réseau scolaire québécois, une idée contemplée ailleurs, notamment en Angleterre.

«On est très loin du compte, ajoute-t-il. D’une part, il y a très peu d’intervenants formés pour enseigner la pleine conscience aux enfants. Mais aussi, on se rend compte que cette population-là pose d’importants défis, entre autres au niveau de la participation. C’est beaucoup plus difficile de convaincre un jeune de méditer qu’un adulte.»

Des chrétiens partagés

Dans une société où la pratique religieuse est en déclin, la prétention d’offrir une pratique laïcisée a de quoi séduire. Mais la majorité croyante chrétienne porte un regard tantôt critique, tantôt sympathique sur la pleine conscience.

L’auteure américaine Susan Brinkmann, qui se présente comme une fervente catholique, s’est prononcé sur le sujet dans un livre intitulé A Catholic Guide to Mindfulness.

«Plusieurs catholiques peuvent commencer par essayer de garder ces pratiques séparées, mais il existe une confusion commune en Occident concernant la méditation orientale et la méditation [chrétienne] (l’un est un exercice mental, l’autre est une méthode de dialogue avec Dieu), et donc, [combiner les deux par inadvertance] peut entraîner un désastre spirituel, allant même jusqu'à exiger de l'exorcisme dans certains cas», va-t-elle jusqu’à dire.

Moins dramatique, le Vatican s’est aussi penché sur la question, mais de manière indirecte. En mars 2018, la Congrégation pour la doctrine de la foi a rappelé dans une lettre aux évêques que «le salut que la foi nous annonce ne concerne pas seulement notre intériorité». Le journal français La Croix y a vu une mise en garde contre les «tendances contemporaines derrière le succès du développement personnel, de la méditation de pleine conscience en Occident».

Ces bémols n’empêchent toutefois pas des chrétiens de divers horizons d’intégrer la pleine conscience à leur routine quotidienne, en cherchant des points de convergence entre le bouddhisme et le christianisme.

L’intervenant en soins spirituels Ivan Marcil fait partie du nombre. Initié à la méthode MBSR dans le cadre de son travail, il a publié en octobre dernier un livre intitulé De la pleine conscience à la pleine confiance dans lequel il fait «dialoguer la pleine conscience avec l’Évangile».

«Mon livre s’adresse aux chrétiens pour expliquer que la pleine conscience ne nous est pas étrangère. Pour moi, Jésus vit et enseigne la pleine conscience. Je pense tout particulièrement à son ‘Je suis’. Jésus est pleinement conscient de lui-même. Il dit: ‘je suis pasteur, je suis Lumière, je suis la Porte.’ Et Jésus nous invite alors, comme disciples de sa foi, à être lumière nous aussi.»

M. Marcil voit également des notions de pleine conscience dans plusieurs rituels chrétiens. «Quand on dit le chapelet, quand on va à la messe, on essaie d’être présent à ce qu’on dit et à ce qu’on fait. Si on communie en pensant au match de hockey de la veille, on n’est pas présent.»

Il semble que ce message trouve écho dans les milieux catholiques, puisque Ivan Marcil présentera trois ateliers sur la pleine conscience les 21 mars, 28 mars et 4 avril à l’église Saint-Jean-Baptiste, dans la paroisse du même nom située sur le Plateau-Mont-Royal.

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