Le groupe Maria'M

Musulmanes et chrétiennes concilient féminisme et foi

Samia Amor (gauche) et Élisabeth Garant (droite)
Samia Amor (gauche) et Élisabeth Garant (droite)   (Présence/Yves Casgrain)
Yves Casgrain | Journaliste
Journaliste
2016-04-06 16:22 || Québec Québec

Un grand spécialiste du dialogue entre catholiques et musulmans, le père Henri de la Hougue, a écrit un livre dont le titre L’estime de la foi des autres résume très bien la démarche entreprise par l’organisme Maria’M. Fondé en 2012, ce mouvement regroupe des féministes chrétiennes et musulmanes qui cheminent vers une meilleure compréhension mutuelle. Présence a rencontré deux de ses membres: Samia Amor et Élisabeth Garant.

Samia est professeure de droit à l’Université de Montréal. Élisabeth est la directrice du Centre justice et foi. L’une est musulmane. L’autre est catholique. L’une ne porte pas de voile. L’autre n’a pas de croix autour du cou. 

Avec elles, une trentaine de féministes chrétiennes et musulmanes les accompagnent dans un véritable pèlerinage où la lenteur et la profondeur ont pris le dessus sur les jugements et les préjugés rapides. Pas à pas, elles posent le pied dans un univers inconnu où chaque parole rapproche de l’autre.

Maria’M a été fondée par Élisabeth Garant et par Leila Bdeir, membre du Groupe international d’étude et de réflexion sur les femmes en Islam.

«En 2011, lors d’une rencontre animée par le groupe féministe chrétien L’Autre Parole, j’ai émis le souhait de créer un lieu de rencontre entre les féministes de plusieurs religions», se remémore Mme Garant. «Une musulmane qui participait à cette rencontre m’a abordé en me confiant le même désir. En 2012 nous avons convoqué une vingtaine de femmes engagées dans leur tradition religieuse pour faire avancer l’égalité homme femme.»

Maria’M compte des musulmanes et des chrétiennes de tendances différentes. Il y a chez les chrétiennes, des catholiques, des anglicanes, des membres de l’Église Unie du Canada, des pasteures, des membres des l’Églises orthodoxes. Du côté des musulmanes, nous retrouvons des sunnites, des chiites et des musulmanes soufis.

Voilà sans doute pourquoi les membres de Maria’M ont choisi durant les deux premières années du mouvement des sujets qui leur permettaient de démystifier, voire de démythifier, la religion de l’autre.

«Au début, nous avons cherché à créer une atmosphère de confiance. Nous avons parlé de certains points communs au christianisme et à l’islam, dont les figures religieuses (Abraham, Jésus, Marie), les principales fêtes cultuelles (Pâques, l’Aïd, le jeûne). Maintenant, nous nous dirigeons vers des sujets qui pourraient soulever plus de discussion, puisque nous avons l’intention d’aller voir du côté des textes sacrés de chacune des traditions», explique Mme Amor.

«Nous avons abordé ces thématiques du point de vue des femmes», précise Mme Garant. «Dès le départ, la dimension spirituelle a joué un rôle fondamental. Nous pouvons nous rencontrer en tant que féministes dans plusieurs groupes. Cependant, la dimension religieuse y est rarement mise en valeur. Il n’est pas très bien vu de s’afficher comme croyantes. Inversement, dans nos milieux religieux respectifs, c’est la dimension féministe qui est moins mise en valeur. Nous avions donc besoin d’un espace neutre où ces deux facettes pouvaient vivre en symbiose», explique Mme Garant.

Si l’étiquette féministe est assez répandue chez les chrétiennes, il peut paraître étrange d’entendre une musulmane s’affirmer telle. Habitué à considérer la femme musulmane comme étant un être soumis, plusieurs trouvent contradictoire le fait de se dire à la fois musulmane et féministe. « J’ai comme l’impression que le problème est là!, me répond spontanément Mme Amor.

«Je crois qu’il faut essayer de comprendre quels sont les objectifs du féminisme. Ce courant de pensée veut nous libérer de toutes les oppressions. Cela n’est pas du tout incompatible avec la foi. Moi, en tant que musulmane, je suis contre toute oppression. Ma foi me pousse à aller contre toute oppression afin de lutter pour l’égalité et la justice. Je ne vois aucune incompatibilité à épouser les slogans féministes et en même temps affermir ma foi. Bien sûr si des féministes se disent contre la religion, c’est un point sur lequel je ne suis pas d’accord puisque moi je parle à partir de ma religion.»

Mme Amor rejette également le stéréotype de la musulmane soumise. «J’en connais moi des femmes qui portent le voile et qui possèdent une forte personnalité. Ce sont des femmes qui sont vraiment des leaders. Elles n’ont rien de soumises. Comment parler de femmes soumises lorsque l’on voit ces mêmes femmes aller à l’université, avoir une profession? Où est la femme soumise? Je n’arrive pas à comprendre. Moi je connais des jeunes filles qui ne portent pas le voile mais qui sont soumises et résignées. Elles s’habillent selon les derniers canons de la mode», lance Mme Amor.

Leur participation au sein du mouvement Maria’M apporte énormément à Élisabeth et Samia. Tous deux ont appris beaucoup de l’autre. «Je dois dire que comme croyante je suis très touchée par l’intériorité et la spiritualité de ces femmes et par leurs façons de l’exprimer», confie Mme Garant. «Le partage de leur expérience de foi est toujours beaucoup plus riche que ce que j’arrive moi-même à transmettre de ma propre foi. Elles me touchent beaucoup. Ils ne sont pas rares les moments, dans un échange, où les larmes me viennent aux yeux, car je sens toute la beauté et la vérité que contient leur expérience de foi. Ce n’est pas banal.»

Pour sa part, Mme Amor est impressionnée par la détermination des chrétiennes à vouloir changer les choses. «Le fait de questionner leurs textes de manière aussi directe c’est un encouragement pour moi. Ma participation au groupe m’a donné cette capacité de vouloir aller au-delà du texte. Cela m’a ouvert les yeux à sa transformation et sa relecture.»

 

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