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Spiritualité des enfants: des balises dans une société en mutation

Devant la recomposition des pratiques de transmission de foi traditionnelles liées à l’enfance, une question s’impose: comment approcher aujourd’hui la spiritualité des enfants?
Devant la recomposition des pratiques de transmission de foi traditionnelles liées à l’enfance, une question s’impose: comment approcher aujourd’hui la spiritualité des enfants?   (Présence/Philippe Vaillancourt)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2019-11-01 14:41 || Québec Québec

Qu’il s’agisse de la gestion des écoles et des garderies, de la Direction de la protection de la jeunesse ou de la réforme du droit de la famille, l’enfance se retrouve au sein de bien des enjeux complexes de notre société. Les Églises n’y échappent pas non plus: le scandale des abus sexuels concerne essentiellement des enfants. Et devant la recomposition des pratiques de transmission de foi traditionnelles liées à l’enfance, une question s’impose: comment approcher aujourd’hui la spiritualité des enfants?

La grande porte d’entrée pour grandir dans la foi chrétienne se rétrécit d’année en année. En effet, les baptêmes connaissent une baisse constante au Québec depuis plusieurs années, et rien n’indique que la tendance s’inversera.

►REPORTAGE D'ABORD PUBLIÉ DANS LE NUMÉRO D'OCTOBRE 2019 DE LA REVUE NOTRE-DAME DU CAP◄

Selon des données compilées par l'Assemblée des évêques catholiques du Québec (AECQ), le nombre de baptêmes est passé de 42 213 sur 88 933 naissances en 2012 à 30 394 sur 83 900 naissances en 2017. Cela représente une baisse de 12 000 baptêmes annuels en cinq ans. Autrement dit, à peine un bébé sur trois reçoit aujourd’hui ce sacrement au Québec.

Le directeur de l’Office de catéchèse du Québec, Clément Vigneault, suit de près cette tendance. En amont de la question de catéchiser les enfants, il note une préoccupation croissante – notamment chez les grands-parents – pour la vie spirituelle des enfants.

«Il y a une mode qui consiste à attendre afin de laisser aux enfants le loisir de choisir plus tard. Mais sur la base de quoi cela pourra-t-il se faire s’ils n’ont jamais été accompagnés dans leur vie spirituelle?», demande-t-il.

Une vie spirituelle propre

Professeure agrégée à l’Université Laval, Elaine Champagne se penche sur la spiritualité des enfants depuis plusieurs années. Elle est aujourd’hui l’une des grandes expertes en la matière au pays. C’est en travaillant comme intervenante en soins spirituels dans un établissement de santé pédiatrique pendant huit ans qu’elle a développé un intérêt pour le sujet, au point d’y consacrer son doctorat en théologie pratique au début de la décennie 2000.

Elle constatait que l’accompagnement spirituel dans les milieux de la santé était surtout orienté vers les parents et que les enfants étaient parfois un peu oubliés. Or, s’intéresser à cet «espace sacré, très personnel» en eux est tout aussi important. «Il faut y aller avec respect et beaucoup d’écoute», explique-t-elle en entrevue.

Ses recherches lui ont permis d’identifier trois modes «d’être au monde» qui aident à comprendre la spiritualité des enfants au quotidien. Le mode «existentiel» s’intéresse à leur manière d’habiter le présent. Dans le mode «sensible», les enfants communiquent avec leur corps et leurs sens. «Quelque chose se dit par tout leur corps. Tout le corps l’exprime, leur être est cohérent!», observe l’experte. Dans le mode «relationnel», il est question du rapport à soi, mais aussi aux autres, à Dieu et à son environnement.

La professeure Champagne invite les adultes à aller au-delà de l’image qu’on peut se faire de la spiritualité des enfants, qui est parfois faite de projections. Certes, l’enfant a une belle capacité d’émerveillement, mais il faut aussi savoir respecter que «dans cet état de devenir, il y a une fragilité, une dépendance».

Une question de «pourquoi»

Le prêtre anglican Jean-Daniel Williams travaille présentement sur un doctorat en théologie pratique consacré aux ministères auprès des enfants. Aumônier à temps partiel à l’Université McGill et prêtre associé à la cathédrale Christ Church de Montréal, il côtoie des enfants d’âges divers.

«Il y a bien entendu une différence entre un petit de 3 ans et enfant de 10 ans. Il faut toutefois souligner le fait que les enfants sont complètement humains dès le commencement. Si on voit les enfants comme des adultes en devenir, on ne respecte pas la réalité de leur spiritualité actuelle», dit-il.

Il n’hésite pas à affirmer que les enfants sont les êtres «les plus spirituels au monde» du simple fait qu’ils posent énormément de questions. «C’est un peu cliché de parler des enfants qui demandent toujours ‘pourquoi’, mais le fondement même de la religion, ne sont-ce pas des gens qui demandent ‘pourquoi’?»

La curiosité et l’ouverture sont, note-t-il, deux marques distinctes de la spiritualité des enfants.

«C’est important de comprendre que dans la religion institutionnelle, il y a eu une tradition d’avoir un parcours normalisé : le baptême, la communion, etc.. Mais les questions ‘pourquoi j’existe’, ‘comment faire le bon choix moral’, ‘est-ce que j’appartiens à quelque chose de plus grand que moi’ restent peu importe le contexte institutionnel, ou familial», explique le chercheur de 36 ans, lui-même père de jumelles de 11 ans.

«L’âge a une influence sur la manière de poser la question et d’en discuter. Mais fondamentalement, les plus petits comme les doctorants posent les mêmes questions fondamentales du sens: est-ce que je mérite l’amour de la communauté? De mes parents? De l’Église?»

L’Américain d’origine rappelle qu’il est délicat de trouver le juste équilibre pour reconnaître l’enfant tel qu’il est avec toute sa valeur sans pour autant le traiter comme un adulte. Il croit à cet égard que les Églises n’ont pas toujours su donner l’exemple en la matière.

«On ignore trop souvent les enfants, déplore-t-il. Si on le fait, l’Église meure. Et elle aura raison de mourir! Jésus dit qu’il faut attirer les enfants avec tout notre cœur. Sans quoi nous ne sommes pas l’Église.»

Partager sa propre histoire d’amour

Auteure de Entre ciel et mère (Novalis, 2016), un livre de réflexions personnelles sur son rôle de mère soucieuse de transmettre sa foi, Valérie Roberge-Dion estime que dans une perspective chrétienne, la spiritualité est balisée «par le grand critère de l’amour».

«Pour moi, il est évident que les tout-petits cheminent dans cette direction», confie-t-elle.

«L'enfant s'éveille à l'amour au fur et à mesure qu'il grandit, constate-t-elle au sujet de ses trois enfants âgés de 7, 5 et 2 ans. Je vois bien chez mes enfants qu'ils s'ouvrent peu à peu aux autres, devenant capables d'empathie, de petites attentions... Je les aide à être à l'écoute de ce qui brasse en eux et de nommer les émotions qui colorent leur vie intérieure.»

Pour son époux et elle, la première manière d’épauler les petits dans cette étape a été de les combler d’amour. «Puis, de semer profondément en eux une clé de lecture: l'amour de Dieu ressemble à l'amour de papa et maman.»

«Comme croyants, mon mari et moi avons exposé nos enfants à nos manières de grandir dans la foi : messes, activités avec d'autres familles croyantes... Nous prenons aussi du temps chaque soir pour faire une petite prière en famille... très souvent chaotique! Mais nous essayons de créer un moment de communion, ce qui est l'essentiel», précise-t-elle.

Par ailleurs, il faut savoir saisir les occasions qui se présentent pour explorer ces questions avec les enfants, dont les fêtes et les deuils.

«Vers deux-trois ans, ils sont capables d'être sensibles à un moment émouvant, de rechercher la paix d'une minute de prière, de goûter la joie d'être aimés et d'offrir un énorme câlin en retour, observe-t-elle. Pour moi, ce sont des manifestations d'une vie spirituelle qui émerge.»

Elle souligne aussi que l’enfant cherchera à imiter les comportements et les attitudes des adultes. Si Mme Roberge-Dion est bien consciente qu’elle ne peut pas «forcer» la rencontre de ses enfants avec Dieu, rien ne l’empêche de «partager un peu de ma propre histoire d’amour avec le Seigneur».

Pour permettre aux enfants de moins de 5 ans de «s’éveiller à la foi en s’amusant», des responsables de l'Office de l'éducation à la foi du Diocèse de Montréal ont demandé à Christiane Boulva de développer ce qui allait devenir La P’tite Pasto. Le parcours, qui couvre soixante thèmes sur une période de trois ans, est présent dans plus d’une centaine de paroisses à travers le Québec, ainsi qu’en Alberta, au Manitoba et au Yukon. Il a aussi suscité de l’intérêt dans une dizaine de paroisses belges.

Mme Boulva s’inquiète de constater l’absence de personnes et de lieux où l’enfant peut entendre parler de spiritualité aujourd’hui. «Pour l’avenir, notre société devra réussir à les rejoindre là où ils seront et leur proposer ainsi qu’à leurs parents des activités adaptées à leurs aspirations, leurs rêves et les défis qu’ils ont à relever au jour le jour en répondant directement à leurs besoins», croit-elle.

Ce faisant, il ne faut pas craindre d’aborder très tôt la spiritualité avec les petits. Mais attention: il ne s’agit tellement de vouloir «expliquer» Dieu que de permettre de «le côtoyer au quotidien».

«À mon avis, dès leur très jeune âge, il est important de leur présenter Dieu, Jésus comme une présence aimante et de leur montrer au jour le jour, dans toutes leurs activités que Jésus, toujours présent dans leur cœur, s’intéresse à tout ce qu’ils vivent, qu’Il les aime et désire partager leurs joies, leurs peines et leurs difficultés.  C’est ainsi, à mon avis, qu’un enfant peut réellement faire la rencontre de Jésus et désirer lui  ouvrir sa vie, lui parler, se confier... le fréquenter comme un ami!»

***

 

 

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