Documentaire Abus sexuels sur des religieuses: l'autre scandale de l'Église

«La femme, dans l'Église, demeure un être de seconde zone»

Le documentaire Abus sexuels sur des religieuses: l'autre scandale de l'Église est présenté au Canada les 25 et 26 avril 2019.
Le documentaire Abus sexuels sur des religieuses: l'autre scandale de l'Église est présenté au Canada les 25 et 26 avril 2019.   (Courtoisie Arte/DREAM WAY PRODUCTIONS)
François Gloutnay | Journaliste
Journaliste
2019-04-26 13:08 || Monde Monde

«La femme, dans l'Église, demeure un être de seconde zone. Et c’est même un objet qu'on peut utiliser à sa guise, par surcroît au nom de Dieu. Cela dépasse l'entendement.» Quelques heures après la diffusion de la première partie du documentaire Abus sexuels sur des religieuses: l'autre scandale de l'Église, la religieuse Marie-Paule Lebel ne décolère toujours pas.

La porte-parole de l'Association des religieuses pour les droits des femmes se dit encore choquée et troublée par les témoignages des victimes entendus jeudi soir sur RDI. Ils lui ont carrément «arraché le cœur».

«Je veux d’abord saluer le courage de ces femmes qui ont rompu le silence et fait éclater ces scandales au grand jour», ajoute la religieuse. Dans la première partie du reportage, au moins quatre religieuses et ex-religieuses de France, d’Allemagne et du Canada – trois à visage découvert – dénoncent les prêtres et les religieux, souvent leurs directeurs spirituels, qui les ont agressées sexuellement, parfois durant un grand nombre d’années.

«C'est choquant de voir la manière dont on a manipulé ces personnes», ajoute Marie-Paule Lebel, une religieuse auxiliatrice. «Cela nous amène à désavouer toute cette pratique de direction spirituelle des religieuses confiée à des prêtres. Les religieuses deviennent de belles occasions de manipulation des consciences. On est bien loin du respect et de la reconnaissance de la dignité des femmes.»

Institution «phallocratique»

Le documentaire, présenté plus tôt cette année en Suisse et en France, fait aussi «ressortir avec force l'instrumentalisation de la parole de Dieu pour justifier des comportements pervers», dit sœur Lebel.

«Encore une fois», ajoute-t-elle, «on constate que l'Église est une institution non seulement cléricale et patriarcale, mais aussi, disons-le, phallocratique».

Dans la première partie de ce reportage, une victime explique qu’on apprend aux religieuses, tout comme aux laïcs, que de «dénoncer un prêtre, c'est injurier l'Église».

«C’est épouvantable d’entendre cela», lance Marie-Paule Lebel. «Abuser d'une personne, c'est violer le temple de l'Esprit, reconnu en chaque être humain. Et qu'est-ce qui est important aux yeux de Dieu? C'est l'être humain. C'est toute personne créée à l'image de Dieu.»

Elle n’en revient pas que les autorités religieuses, selon les auteurs du documentaire, aient mené des enquêtes et même donné des sanctions à des prêtres, pour ensuite les déplacer ailleurs et taire les agressions qu'ils ont commises.

«On connaît cela au Québec, ces déplacements des abuseurs d'une paroisse à une autre, d'une école à une autre. Ce sont pourtant des prédateurs et des criminels. Comment peuvent-ils se prétendre des représentants de Jésus-Christ sur terre? Ce n'est pas ça l'Église de Jésus-Christ», lance Marie-Paule Lebel.

Trois ingrédients

Selon la professeure Marie-Andrée Roy, le documentaire sur les religieuses abusées présenté les 25 et 26 avril à la télévision de Radio-Canada est «important, crédible et doit être pris au sérieux».

Le reportage de 90 minutes traite «d'une réalité qui existe depuis longtemps mais qui a été gérée comme on gérait, à une autre époque, la question des abus sexuels dans les familles et les écoles».

Mais il y a un élément supplémentaire qui entoure toutes ces affaires, dit la directrice du Département de sciences des religions de l’UQAM. «C'est le silence qui est lié au fait que ça impliquait des membres du clergé.»

«Aujourd'hui, et c’est excellent, la parole se libère», dit-elle.

La sociologue des religions explique que «ça prend certains ingrédients» pour que les situations dénoncées dans le documentaire aient été possibles et le soient encore aujourd’hui.

Le premier ingrédient qu’elle énonce, c'est la compréhension particulière de la sexualité qu’a l’Église catholique. La sexualité y est vue négativement. «Elle entraîne nécessairement des débordements et elle n'est admissible que pour la reproduction. Cela a créé l'obligation du célibat pour les prêtres. On estimait qu’ils devaient être des virtuoses au plan spirituel.»

Le second ingrédient, c'est la compréhension de ce qu'est le clergé. «Le prêtre n'est pas un simple pasteur qui rend des services, qui fait circuler la parole et qui accompagne les membres de la communauté. Dans l'Église catholique, le prêtre a un pouvoir sacré et il agit au nom du Christ, ce qui en fait un être intouchable», dit Marie-André Roy, qui est aussi une des trois fondatrices du collectif féministe L’autre Parole. «La sacralité du prêtre fait qu'il se comprend pratiquement au-dessus des lois.»

Enfin, il y a l'obéissance. C'est le troisième ingrédient. «Il y a un degré prononcé de sainte obéissance chez les religieuses», observe la professeure

«Les religieuses sont soumises à une obéissance servile. Les témoignages entendus dans le documentaire sont éloquents à ce sujet. Ces femmes ont intégré un sens de l'obéissance qui est une soumission absolue. Elles ont appris à regarder le prêtre comme un être sacré par qui leur salut va advenir.»

Ce que le documentaire montre, c'est la culture machiste dans laquelle baigne l'Église catholique.

«C'est une culture où des hommes trouvent normal de se servir des femmes. Où les femmes sont nécessairement des subordonnées et ne sont pas reconnues comme des personnes égales, des partenaires», dénonce Marie-Andrée Roy. La deuxième partie du documentaire, dit-elle, montre précisément les ravages de cette culture machiste.

Un reportage important et nécessaire

«J'ai visionné au moins deux fois le reportage», avoue le frère Louis Cinq-Mars. «Je suis passé par toute une gamme d'émotions. De la surprise devant ce qui était dévoilé, mais aussi de la colère et de la honte. J'ai même pleuré en entendant certains témoignages déchirants.»

«Je suis moi-même un consacré» dit le capucin, actuel président de la Conférence religieuse canadienne (CRC). «Je sais ce que cela représente que de mettre au cœur de notre vie des engagements comme le célibat, la chasteté, la pauvreté, l'obéissance, d'y croire et de vouloir les vivre. Il y a une partie de ma vie qui est commune à celle des femmes entendues dans le reportage.»

«Se faire arracher ses vœux d'une manière aussi violente ou parfois de manière subtile et manipulatrice, c'est terrible», dit-il.

«C'est une atteinte dans ce qu'il y a de plus important dans l'identité d'une personne consacrée. Et que cela soit commis par des membres de l'Église en qui elles ont confiance ou qui leur sont recommandés, c'est inexcusable.»

Le reportage sur les religieuses abusées «met le doigt sur une culture d'impunité et de silence qui doit absolument prendre fin», ajoute-t-il. «On voit bien qu'on a adopté des solutions bancales pour régler des problèmes.»

Le capucin nous prévient déjà: la deuxième partie du documentaire Abus sexuels sur des religieuses: l'autre scandale de l'Église, qui sera diffusée vendredi soir à RDI, est encore plus troublante.  On apprendra que des religieuses, notamment d’Afrique, sont les victimes de prêtres et même d’évêques sans scrupules qui profitent de leur pauvreté.

«On est conscients qu'au Canada, il existe aussi des conditions qui peuvent conduire à des abus sur certaines religieuses», dit le frère Cinq-Mars. Il explique que le conseil d’administration de la CRC s’inquiète notamment «des conditions de vulnérabilité financière et d'isolement» dans lesquelles vivent des religieuses qui sont envoyées ici, par leur communauté, pour leurs études ou leur travail. «Elles sont laissées à elles-mêmes», observe-t-il.

Au Canada, à Montréal même, il y a des jeunes femmes «qui sont envoyées ici avec très peu de ressources financières et peu d'encadrement». Elles sont seules, ne vivent pas auprès des membres de leur communauté d’origine ou n’ont pas de supérieure au pays. «Ce sont des femmes vulnérables», reconnaît-il.

La CRC cherche à répertorier ces religieuses isolées. «On voit aussi à informer les évêques canadiens. Faire venir ici des religieuses pour travailler dans leur diocèse, cela peut les mener à des situation d'isolement et de vulnérabilité», dit Louis Cinq-Mars.

Prêtres et évêques sur un piédestal

L’évêque de Saint-Jean-Longueuil n’a pas visionné hier soir le reportage sur les religieuses au réseau RDI. Il devait participer à une réunion, prévue depuis longtemps. Mais on lui a remis plus tôt cette semaine un lien électronique pour qu’il puisse écouter les deux parties du documentaire. Ce qu’il a fait durant un après-midi.

«On y mentionne des faits qui posent de sérieuses questions», reconnaît Mgr Lionel Gendron, actuel président de la Conférence des évêques catholiques du Canada.

«Le pape François dénonce régulièrement non seulement les abus sexuels mais aussi les abus de conscience, de confiance, de pouvoir et d’autorité. Ce qu’on entend dans le reportage se situe dans tous ces abus.»

Le documentaire montre que l’on a conçu et que l’on conçoit encore «les prêtres et les évêques comme s’ils étaient au-dessus des gens, sur un piédestal». C’est une erreur. «On a encore, c’est sûr, du travail à faire dans la formation des futurs prêtres», concède l’évêque.

La première partie du reportage mentionne les noms de deux religieux célèbres, deux frères, les pères Thomas Philippe (membre fondateur de l'Arche) et Marie-Dominique Philippe (fondateur de la Communauté Saint-Jean). Les deux, après leur décès et au terme d’un enquête canonique, ont été reconnus coupables d’avoir fait plusieurs victimes et d’avoir «posé des gestes inqualifiables» ou «contraires à la chasteté à l’égard de plusieurs femmes adultes» qu’ils accompagnaient.

«Deux dominicains, je n’en reviens pas», lance Mgr Gendron qui se dit notamment troublé par le fait que les autorités religieuses au début des années 1950, avaient pourtant interdit au premier d’enseigner, d’exercer tout ministère et de conseiller spirituellement des fidèles. «Comment se fait-il que cette condamnation n’ait pas été respectée?», demande-t-il.

«C’est non seulement dommage, mais c’est vraiment inacceptable que de telles situations aient eu lieu», dit Mgr Gendron après avoir visionné les deux parties du documentaire. «Il faut prendre des mesures pour que cela cesse et cela va passer notamment par la formation.»

Déclaration conjointe

Jeudi, deux heures avant la diffusion du documentaire sur les religieuses abusées, les présidents de la Conférence religieuse canadienne et de la Conférence des évêques catholiques du Canada ont acheminé aux médias une déclaration conjointe.

Le frère Louis Cinq-Mars et l’évêque Lionel Gendron disent «condamner sans réserve ces actes répréhensibles [présentés dans le documentaire] et insister pour que les responsables soient examinés et jugés par les autorités civiles et ecclésiastiques compétentes».

Ils reconnaissent que «des diocèses et des instituts de vie consacrée ont été lents à réagir et ont même caché des faits et des allégations».

«Ces dures vérités ne peuvent que nous encourager à faire tout ce qui est en notre pouvoir pour nous assurer que de tels crimes et péchés ne se reproduisent plus», écrivent les deux signataires.

Les deux présidents «encouragent toute personne au Canada qui pourrait avoir souffert de tels actes à se mettre en contact avec des personnes de confiance». Ils prennent l’engagement «d’écouter avec respect et de répondre avec compassion aux souffrances partagées».

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