Reconstituer son visage

Une enquête médico-légale sur Marie de l’Incarnation

Marie de l'Incarnation, figure incontournable de la Nouvelle-France, fera l’objet d’une enquête médico-légale aux implications scientifiques et théologiques.
Marie de l'Incarnation, figure incontournable de la Nouvelle-France, fera l’objet d’une enquête médico-légale aux implications scientifiques et théologiques.   (Hugues Pommier [domaine public], via Wikimedia Commons)
Philippe Vaillancourt | Journaliste
Journaliste
2018-05-17 10:32 || Québec Québec

Marie de l’Incarnation n’a pas encore livré tous ses secrets. À partir de l’automne, cette figure incontournable de la Nouvelle-France fera l’objet d’une enquête médico-légale aux implications scientifiques et théologiques.

C’est en se rendant chez les ursulines dans le Vieux-Québec qu’un objet inusité a attiré l’attention du professeur Philippe Roy-Lysencourt: le masque mortuaire de la sainte.

Peu de temps auparavant, à l’automne 2017, ce professeur d’histoire avait coordonné un colloque de pathographie en compagnie du médecin légiste Philippe Charlier, connu pour ses travaux sur les restes d’illustres personnages, dont Richard Cœur de Lion et Henri IV. Lors de ce colloque, le professeur Charlier avait présenté une reconstitution numérique de Marie-Madeleine.

La pathographie est une branche relativement récente de la paléopathologie. Il s’agit de l’étude médicale d’individus décédés – souvent des personnages historiques connus – dont l’Histoire a retenu plusieurs éléments d’information concernant la vie et la mort, y compris des précisions sur leurs caractéristiques physiques. L’intérêt de la discipline consiste à départager le mythe de la réalité. Autrement dit, elle permet de savoir si l’histoire officielle entourant ces personnages peut être validée par une analyse précise de leurs restes.

«J’ai vu le masque mortuaire après le colloque. Je me suis dit: on pourrait reconstituer son visage. Mais auparavant, il faut faire des analyses sur le masque, pour être bien certains que c’est celui de Marie de l’Incarnation», précise l’historien Philippe Roy-Lysencourt.

Le professeur adjoint à la Faculté de théologie et de sciences religieuses (FTSR) de l’Université Laval (UL) monte alors une proposition à soumettre aux ursulines, desquelles il doit obtenir la permission avant d’aller plus loin. Parmi ses collaborateurs, il pourra compter sur la complicité du docteur Charlier.

Reconstituer le visage

Il souhaite non seulement effectuer une analyse du masque, mais aussi du cubitus, cet os de l’avant-bras qui fait partie des restes de Marie de l’Incarnation qui se trouvent chez les ursulines. Cela permettrait notamment d’en apprendre davantage sur les maladies qu’elle a eues durant sa vie.

Il souhaiterait également analyser le crâne de la sainte décédée en 1672, afin de reconstituer son visage le plus fidèlement possible.

«À partir de plusieurs centaines de photos du crâne, nous pourrions en proposer une reconstitution en 3D. Puis, grâce à des logiciels de médecine légale et d’enquête policière – dont certains utilisés par le FBI – on pourra faire une reconstitution de son visage», détaille le chercheur.

«Notre reconstitution comportera des éléments totalement objectifs, mais d’autres seront plus subjectifs. Par exemple, nous pouvons rendre la taille exacte du nez. Mais pour la couleur de la peau, il faut extrapoler à partir de données générales, à moins que les archives ne donnent une description très précise. Il y a une étude à faire ici, notamment dans les représentations artistiques. Ce sont différentes sources où on peut puiser pour diminuer au maximum la part de subjectivité», ajoute-t-il.

À la recherche du crâne

Mais l’enquête pourrait être plus ardue que prévue, car le crâne de Marie de l’Incarnation a disparu. Sa dépouille a été exhumée six fois et dans les différents rapports (plus ou moins précis) qui ont été rédigés à ces occasions, on ne trouve pas trace du crâne… Où se trouve-t-il?

Il y a deux hypothèses principales: soit le crâne s’est rapidement décomposé, soit il a été prélevé et offert à quelqu’un peu après sa mort comme cela se faisait souvent à l’époque pour les personnages illustres. Par exemple, il aurait pu être envoyé à Tours, en France, où est née Marie Guyart en 1599. Il aurait également pu être envoyé à la Congrégation de Saint-Maur, à laquelle appartenait le fils de Marie de l’Incarnation, dom Claude Martin. C’était une hypothèse séduisante, mais après des recherches dans les archives des ursulines, le professeur Roy-Lysencourt pense plutôt que le crâne s’est décomposé rapidement. Si le crâne avait été offert, on en aurait forcément une trace dans les archives. Or, il n’en est rien. Malgré tout, Philippe Roy-Lysencourt se rendra à Tours cet été pour y poursuivre son enquête sur les lieux où Marie de l’Incarnation a vécu les quarante premières années de sa vie.

L’ensemble de l’enquête devrait coûter 10 000 $. Les scientifiques impliqués ont accepté de travailler gratuitement, par passion. Cela pourrait prendre jusqu’à un an et demi avant d’avoir les premiers résultats. «Dans ce genre d’enquête, il faut savoir être patient. Parfois, on tire un petit fil qui peut s’avérer être plus long que prévu et nous obliger à parcourir une longue route. Nous faisons de la science et rien ne doit être laissé au hasard. Il nous faut vérifier toutes les hypothèses et aller au bout de toutes les pistes qui s’ouvrent à nous», indique le professeur.

Les ursulines d’abord réticentes

Mais convaincre les ursulines de donner leur aval à ce projet a été plus difficile qu’escompté. Au départ, elles étaient réticentes.

«Ce ne fut pas un oui tout de suite», confirme sœur Cécile Dionne, supérieure générale des ursulines de l’Union canadienne, une communauté qui compte également des sœurs au Pérou, au Japon et aux Philippines. «Pour nous, découvrir quel est son ADN, savoir si le masque mortuaire est bel et bien véritable, je ne peux pas dire que ce sont nos premières préoccupations en ce qui concerne Marie de l’Incarnation.»

Depuis la canonisation équipollente de Marie de l’Incarnation et de François de Laval en 2014, sœur Dionne dit observer une plus grande diffusion – assortie d’un intérêt croissant – pour les écrits de Marie de l’Incarnation à travers le monde. À ses yeux, que les gens puissent entrer ainsi en contact avec sa spiritualité est plus important.

«Personnellement, je suis davantage préoccupée de la vie de nos mission, de notre mission d’éducation, de la transmission de notre héritage. Nous voulons continuer de faire vivre sa mémoire de façon vivante dans nos œuvres et nos missions, avec l’aide de nouvelles personnes. Je pense que Marie de l’Incarnation aimerait cette voie», confie la supérieure générale.

Malgré tout, devant la détermination du professeur Roy-Lysencourt, les sœurs ont accepté de financer l’enquête en partie, de manière «modérée», car elles financent déjà le Centre d’études Marie-de-l’Incarnation et la Chaire de leadership en enseignement Marie-de-l'Incarnation sur l'interculturalité et la rencontre interreligieuse, à l’Université Laval, des projets auxquels elles ont toujours collaboré.

Bien que ce soit un «oui» timide, les ursulines reconnaissent l’intérêt d’une telle recherche.

«Marie de l’Incarnation pourrait faire son chemin dans le monde scientifique, où elle est moins connue. Si ça peut élargir son influence à travers le monde, elle aurait dit oui», croit sœur Dionne.

Un nouvel élément de compréhension

De son côté, le responsable scientifique du Centre d’études Marie-de-l’Incarnation, le professeur Raymond Brodeur, reconnait qu’un tel exercice puisse piquer la curiosité des gens et des historiens.

«Au niveau d’une dévotion populaire – qui est une réalité qui n’est pas à négliger. Ça concrétise le rapport à un personnage. On touche une partie de son corps. Au plan scientifique c’est intéressant de voir jusqu’où ils peuvent pousser dans l’expertise», convient-il.

Le professeur Brodeur est l’un des grands spécialistes de Marie de l’Incarnation, un personnage dont il étudie l’influence et la spiritualité depuis des années. Il rappelle qu’elle souffrait d’inflammations et qu’elle a éprouvé «beaucoup» de douleurs physiques.

«Certains ont dit que les symptômes qu’elle décrit ressemblent beaucoup à ce qu’on appelle la goutte. Ce sont des éléments associés à une nutrition qui n’était pas toujours équilibrée. Elle a souffert un martyr épouvantable de son vivant. Elle a vécu avec ça. Et là on a un élément de son ossature à partir duquel – selon ce que prétendent les chercheurs – il serait possible de retrouver les impacts dans sa vie des maladies qu’elle a pu avoir», constate-t-il.

Il croit qu’en apprendre plus sur la vie et les maladies chez Marie de l’Incarnation pourrait effectivement permettre de faire certains liens et de mieux comprendre certaines sensibilités.

«C’est sûr que la maladie travaille aussi une personne au niveau de son positionnement, de sa manière de vivre. De voir comment elle peut se situer par rapport à la souffrance, entre autres», anticipe le professeur retraité de la FTSR de l’UL.

Quant à Philippe Roy-Lysencourt, titulaire de la Chaire Marie-de-l’Incarnation – qui prendra la relève de Raymond Brodeur dans quelques mois à la tête du Centre d’études Marie-de-l’Incarnation – il affirme que sa quête est avant tout scientifique. Le sens d’une telle enquête, lui, restera à construire en aval. Il sera fort probablement aidé par un colloque international sur la sainte qui est préparation pour l’automne prochain à Québec.

 

 

 

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